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Castellane, religions, luttes et controverses

Les protestants à Castellane

Avant d'entrer dans le sujet, nous pensons qu'il est bon de préciser que la présence du protestantisme à Castellane est essentiellement liée à un homme : Balthazar Brun, Seigneur de Castellane. Quelle est sa place dans la lignée des Castellane ? Nous ne saurions le dire. Comme nous allons le voir, c'est lui qui a introduit le calvinisme dans cette ville. Comment y est-il venu lui-même ? Nous l'ignorons totalement. Toutefois, si nous nous souvenons que s'il résidait à Castellane, il habitait aussi à Manosque, et que dès 1555 la Réforme avait fait son apparition dans cette ville, nous pourrons avancer - sans trop risquer de nous tromper - que c'est là qu'il aurait eu connaissance des idées nouvelles. Il n'est pas inutile de préciser -car cela nous montre le degré de son engagement - qu'à Manosque, c'est dans sa propre maison - située rue Soubeyrane - que les cultes furent célébrés jusqu'en 1560, date à laquelle cette maison fut saisie par les catholiques de la ville qui en interdirent l'accès aux protestants. Notons enfin, pour en terminer avec Brun que, lors de la Révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, soit un siècle plus tard, l'un de ses descendants Scipion de Caille, prendra le chemin de l'exil avec sa femme, ses trois enfants et sa mère pour se rendre à Lausanne. Ce nouveau détail nous indique le sérieux de l'adhésion de cette famille au protestantisme puisqu'ils n'hésiteront, ni à courir des risques en installant les cultes dans leurs maisons, ni à quitter leur pays et renoncer à leurs biens pour nourrir et sauvegarder leur foi avec tous les risques qu'une telle décision pouvait comporter.
Cela dit, essayons d'aborder l'histoire proprement dite du protestantisme à Castellane dont nous ne pouvons qu'indiquer quelques grandes lignes, car une fois encore, le manque d'archives fait qu'elle nous est pratiquement inconnue. Nous n'en connaissons l'existence, en vérité, que par les passions que son introduction dans la ville a pu soulever. Quelle fut l'implantation exacte ? Tout demeure mystérieux. Nous sommes dans l'obligation de traiter le sujet uniquement au travers des mouvements passionnels.

Paul de Mauvans

Il y a donc au moins trois ans que de Caille abrite les protestants qui ont pris la fuite, qui sont incendiées et pillées; des femmes et des enfants qui sont chassés de chez eux...
Toutefois, pour l'instant les choses en restent là et, peu à peu, tout rentre dans l'ordre. Paul de Mauvans, cependant, s'est rendu à Aix auprès du Parlement en vue d'obtenir justice au sujet des pertes subies par les huguenots de Castellane. Comme il fallait s'y attendre, il n'est pas entendu. Dans l'attente du retour de son frère, Antoine a prétendu se faire justice lui-même, en quoi, il a eu tort, en incendiant le couvent des Augustins et en saccageant Notre-Dame-du-Roc. Ayant vu ses interventions auprès du Parlement d'Aix rejetées, Paul porte le différent devant le Parlement de Grenoble, puis à Paris devant le Roi. Finalement, le Comte de Tende, gouverneur de Provence et qui est protestant, obtient que l'affaire soit portée à l'arbitrage des seigneurs de Barrême, de Demandolx, d'Espinouse et du viguier de Castellane qui se réuniront à Flayosc. Antoine de Mauvans se rend au rendez-vous qui lui est fixé par cet aréopage. Mais en passant à Draguignan, il est reconnu et assailli par une foule hostile. Une échauffourée s'engage au cours de laquelle le viguier de Draguignan lui-même est tué; puis c'est le tour de Mauvans. Son corps est alors coupé en morceaux, et ceux-ci traînés sur une claie à travers la ville dans une excitation inimaginable. Bien entendu, la justice s'empare de l'affaire. Mais, et c'est à peine pensable, le Parlement d'Aix, ne retenant que les méfaits des huguenots (lesquels sont réels, c'est indéniable, mais il n'y a pas que les leurs) ne retenant donc, que les méfaits des huguenots et ne tenant aucun compte de leurs plaintes ni des dommages qu'ils ont subis, et qui sont tout aussi réels - fait exhumer les restes du malheureux Antoine, les fait pendre, puis brûler et en fait disperser les cendres au vent, tandis que la tête est transportée à Aix où elle est exposée. On ne trouve pas de mots pour qualifier de tels agissements. Comment ne pas s'étonner alors, qu'après ces infamies, Paul de Mauvans, ne rêve que de venger son frère.

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Les cultes encore célébrés à Castellane ?

Pourtant, dans les années qui suivent, rien de notoire ne semble se produire à Castellane, sauf en 1586 quand les protestants, sous la conduite du baron d'Allemagne et du duc de Lesdiguières, tentent en vain de s'emparer de la ville. C'est l'époque des ligues, c'est-à-dire l'époque où des troupes les plus diverses et plus ou moins nombreuses circulent à travers le pays, s'efforçant de s'emparer des points présentant quelque intérêt stratégique. Les protestants soutiennent le Roi, tandis que de nombreux catholiques combattent aux côtés des Ligueurs dont Hubert de Vins est le chef pour la Provence. De toute manière, nous ne savons rien de la vie des protestants à Castellane durant ces quinze ans.
Sur ce, survient l'édit royal d'octobre 1585 qui fait "interdiction aux protestants de célébrer leurs cultes en quelque lieu que ce soir". Mais des cultes sont-ils encore célébrés à Castellane ? Les évènements qui, prochainement, vont suivre, ont-ils un lien quelconque avec cet édit ? Nous avons tout lieu d'en douter; en tout cas, il n'y a plus de pasteur. Celui venu de Genève, et dont nous avons signalé la présence vingt ans plus tôt, n'a pas dû rester bien longtemps, il n'est même pas archivé dans les annales de l'Eglise Réformée. Peut-être même, n'y a-t-il plus de protestants du tout ? Toujours est-il que le baron d'Allemagne, qui a été nommé chef des armées protestantes en Provence se met en tête de s'emparer de Castellane - sans doute en raison de sa position hautement stratégique -et c'est la défaite que l'on sait et dont l'histoire a conservé la mémoire.
Nous ne nous attarderons pas sur cet événement, nous pensons que ce n'est pas notre propos. Une fois encore, nous ne pensons pas qu'il y eut encore des protestants dans la ville à ce moment. En effet, nulle part il n'est fait état d'une participation quelconque des protestants depuis l'intérieur de la cité au moment où l'assaut est donné... ce qui n'eût pas manqué de se produire, nous semble-t-il, si quelques-uns se fussent trouvés là. Par ailleurs, il n'en est pas davantage question après l'échec des troupes d'Allemagne, ce qui, pareillement, n'eût sans doute pas manqué d'être. Enfin, il semble que le seigneur de Caille ait définitivement quitté Castellane pour s'installer dans son château de Rougon et surtout à Manosque où nous retrouvons sa trace - ou celle de ses descendants - à plusieurs reprises et cela jusqu'à la Révocation.
Pour terminer nous noterons que parmi les Réfugiés à Genève, et à Neuchâtel, nous ne relevons que quatre noms d'originaires de Castellane. Ce sont ceux de Louis Montanier, exilé à Genève en octobre 1559, Jehan Deconvenis, docteur en droit, à Genève, en janvier 1560, Paul de Mauvans, à Genève également en 1560 (mais par la suite il est rentré) Demandolx, à Neuchâtel en 1563. Tous les quatre se sont donc exilés entre 1559 et 1562, soit bien avant l'une et l'autre des tentatives de prise de la ville. A ces noms, il faudrait ajouter, bien sûr, celui de Scipion de Caille et de sa famille, bien qu'ils fussent partis de Manosque et puis aussi, peut-être d'autres dont les noms ne nous sont pas parvenus. Notons encore que deux familles originaires de Castellane sont signalées à Francfort, en Allemagne, en 1685 au lendemain de la Révocation de l'Edit de Nantes. Ce qui signifie - quoi que nous ayons dit - qu'il y avait encore quelques protestants à Castellane. De toute façon, nous sommes en droit de penser que le protestantisme à Castellane n'a vécu, ou survécu, que quelques brèves années, et qu'il n'y a jamais connu un grand succès.
Georges Gillier

Le siège de Castellane en 1586

Origine de la fête du Pétardier

Sous un ciel froid, en ce 31 janvier 1586, une troupe d'arquebusiers, gens d'armes et pétardiers huguenots, drapeaux bas, remontait en grognant les pentes de Cheiron. Elle venait de subir un échec douloureux sous les murs de Castellane. On entendait au loin les cloches de Saint-Victor carillonner à toute volée la vaillance des habitants de la Cité... Simple fait divers dans la ville. Le souvenir, entré dans le folklore, en est perpétué tous les ans.
Les récits, les chroniques et les traditions nous ont apporté, parmi diverses fantaisies ou contradictions, assez d'éléments précis pour nous offrir une vision claire de cet épisode, bref mais dramatique, des guerres de religion.
Motifs de l'attaque de Castellane en 1586
Cette attaque n'était pas fortuite; elle se situait dans une ambiance dont le premier éclat remontait à vingt-sept ans. Les enfants et les adolescents de 1559 étaient devenus les adultes et les hommes mûrs de 1586.
Très attachés à leur ville, ils étaient les descendants des habitants de la haute cité de Petra Castellana qui, terriblement éprouvée par la peste au milieu du XIV e siècle, avait été abandonnée. Depuis deux siècles le bourg fortifié de la ville basse était devenu Castellane, autour de l'église paroissiale de Saint-Victor.
On a pensé que pour les descendants des huguenots chassés de Castellane en 1559, battus de nouveau en 1574, il s'agissait de réparer les affronts subis, peut-être de venger la mort d'Antoine de Mauvans et surtout d'affirmer une autorité indiscutable. Mais, sans doute, le baron d'Allemagne était-il plus préoccupé du présent et de son avenir que de ce passé récent et trouble.
Il songeait à un passé plus lointain. Héritier de Melchior de Castellane, son oncle, il était descendant par Hugues de Castellane, de Boniface V et d'Agnès Spata. Lesdiguières était, lui, fils de Françoise de Castellane-Saint-Juers, descendante elle aussi de Hugues de Castellane. On a donc supposé que d'Allemagne et Lesdi-guières avaient été tentés de reconquérir les terres dont Boniface V avait dû faire hommage à Raymond-Béranger V en 1226. En vérité cette référence à un lointain ancêtre commun expliquerait, plus encore que leurs convictions religieuses, leur collusion dans cette entreprise.
Il semble aussi que d'Allemagne se soit difficilement consolé du fiasco de son expédition sur Fréjus. Du Collet l'aurait incité à reprendre courage et lui aurait exposé "le moyen qu'il avait préparé pour prendre Castellane et l'aurait assuré que bon nombre de gentilshommes et soldats en Provence se joindraient à lui lorsqu'il aurait pris quelque place".
Enfin il est certain que l'ambitieux baron d'Allemagne voulait s'imposer en Provence. Il avait besoin pour organiser et manœuvrer ses troupes, de "bases" plus méridionales que le refuge de Seyne. Fréjus et Castellane, places fortes, avaient retenu son attention; il y avait même envoyé des émissaires en reconnaissance en 1585. La vanité d'une conquête de Fréjus ayant été admise, Castellane restait l'objectif privilégié à atteindre au plus tôt.
Dans ce faisceau de probabilités qui contiennent toutes une part de vérité, cette dernière hypothèse est la plus plausible et la plus concrète.
Avec l'agrément et la complicité de Du Collet, une première tentative est engagée à la fin de 1585. Le baron d'Allemagne installe une garnison à Espinouse et demande à Du Collet de le rejoindre. Le détachement venu de Seyne, pris à partie près de Digne, est décimé et Du Collet, blessé, termine là sa participation à l'opération "Castellane". Le baron d'Allemagne ne renonce pas; il sollicite quelques jours après à Tallard, l'aide de Lesdiguières; il s'adresse ainsi à une personnalité éminente. Dès lors l'opération est lancée.

Dans quelles conditions ?

Préparation de l'opération

Le terrain, autour de Castellane, permettait des observations lointaines pendant la marche d'approche, mais au XVI e siècle l'état des chemins et des routes n'était pas brillant. On utilisait encore le tracé des anciennes voies romaines. La route de Digne à Nice par le Col de Taulanne ne sera mise en chantier qu'en 1839, à une époque où Blanqui disait encore que "les communes de l'arrondissement de Castellane étaient plus éloignées de l'influence française que les îles Marquises" ! ... En 1586 les routes ne valaient guère mieux que des chemins muletiers.
La topographie des environs de Castellane, compartimentée, avec des pentes abondamment boisées, se prêtait essentiellement à des actions de guérilla, confiées à des effectifs réduits, préparées avec discrétion et exécutées avec promptitude. Le choix du moment s'explique : la saison froide a des inconvénients certes; les bivouacs ne devaient pas être confortables. En revanche, en hiver la campagne est déserte et la progression des troupes avait quelque chance de passer inaperçue, d'autant que la neige amortissait le bruit des pas des chevaux.
Les renseignements que d'Allemagne avait reçus, lui avaient tous semblé favorables : population pacifique, garnison peu nombreuse, ville sommairement fortifiée, une porte au moins mal défendue, présence dans la ville d'un noyau de partisans. La suite des événements montrera que les facilités prévues étaient illusoires.
Les moyens des assaillants représentaient un effectif global de 1.500 hommes répartis, grosso modo, en trois contingents de 500, sous les ordres de trois chefs : Nicolas Mas-Castellane, baron d'Allemagne; François de Bonne, duc de Lesdiguières; René de la Tour du Pin, vicomte de Gouvernet. Des guerriers chevronnés faisaient partie de l'expédition : Jacques de Bosse, de la Bréole, dont le rôle fut discret; le capitaine Jean Motte, beau-fils de Bougarelly (ou Bougerel) et aussi le gentilhomme Scipion Du Virailh de Valée, dont A. Béraud, avocat à Sisteron, a recueilli les mémoires en l'an 1600.
La troupe se composait de gens d'armes, de valets d'armes, d'arquebusiers, de pétardiers, de muletiers.
L'armement d'assaut comportait essentiellement des pétards, engins explosifs de destruction des portes, dont la mise en place était délicate et longue. Il s'agissait de lourds cylindres de bronze fermés à une extrémité et remplis de poudre, dont on plaçait l'ouverture dans un trou percé au milieu d'une forte table de chêne, munie sur ses côtés de deux anneaux destinés à la suspendre à la porte qu'on voulait enfoncer. La mise en place exigeait l'intervention de plusieurs hommes. Cette manœuvre laborieuse se faisait à découvert; elle était par conséquent dangereuse.
La tactique était simple : il s'agissait de faire une percée en faisant sauter une porte, pour permettre aux troupes à pied d'envahir la ville et de prendre à revers les défenseurs postés sur les remparts. Un assaut général sur toutes les défenses de la cité était impensable faute de moyens.
La manœuvre se déroula en trois phases : préparation, exécution et repli. La phase préparatoire débuta par la réunion des forces (qui ne se connaissaient pas). "Dès les premiers jours de janvier 1586, Lesdiguières arriva à Ribiers avec deux cents maîtres et autant d'arquebusiers à cheval". Le baron d'Allemagne était au château du Poèt (entre Ribiers et Tallard)... Après la jonction des Dauphinois et des Provençaux "les huguenots prirent par la vallée du Jabron et descendirent jusqu'en face des Mées où ils passèrent la Durance.

Déroulement des opérations

Lesdiguières se tenant, sur son gros roussin, au milieu de l'eau pour montrer le gué à ses soldats"(Du Virailh, Louvet, Lambert). La troupe rejoignant ensuite la vallée de l'Asse regagna Barrême où elle fit étape le 28 janvier. Sur les instructions de Lesdiguières, le cantonnement s'organisa dans l'ordre du dispositif de marche à prendre pour atteindre Castellane et passer à l'attaque sans délai. Le but à atteindre était l'efficacité : plus question d'un défilé de prestige, gentilshommes en tête, valets porteurs de leurs armes groupés en arrière-garde. A juste titre Lesdiguières estima qu'il fallait placer chaque valet à côté de son maître, pour que le dispositif d'assaut fût pris rapidement, sans bruit et sans désordre.
Le 29 janvier un détachement de reconnaissance parcourt la région de Senez, Taulanne et Sionne pour intercepter toute personne qui, se dirigeant vers Castellane, était susceptible de donner l'alerte. Sage mesure de sûreté. Pendant la descente du col de Sionne, les huguenots "n'oublièrent aucune sorte de précaution pour couvrir leur marche et Lesdiguières leur faisait signe de temps en temps de marcher à petit bruit"... Toutefois "une pauvre femme qui ramassait du bois dans la hauteur de l'Escouloù les ayant aperçus d'assez loin, avait couru au plus vite pour annoncer leur arrivée. Aussitôt l'alarme fut générale". Et le tocsin fit savoir aux agresseurs qu'ils étaient attendus. Ainsi l'effet de surprise avait été déjoué; ce qui naturellement était assez déplaisant pour eux.
Dans la soirée du 29 janvier, les troupes sont aux portes de Castellane. D'emblée la ville paraît mieux protégée qu'on ne l'avait supposé. Les défenseurs avaient dressé de nouvelles tours, creusé un fossé autour des remparts, tiré les ponts-levis, fermé les portes et même muré celle de la Grave (ou de Draguignan - qui a disparu quand, plus tard, on a créé puis élargi la rue d'en-Vallat). De nombreux citoyens étaient aux armes sur les courtines. Dans ces conditions, finie la fanfaronnade : il parut prudent de ne pas s'engager dans un combat de nuit. "D'Allemagne proposa cependant de forcer une des portes, persuadé que ses partisans profiteraient du désordre pour faire un mouvement en sa faveur. Cet avis ne fut pas partagé par Lesdiguières" (Lambert). Les huguenots se dirigent donc vers des positions d'attente, face à la ville, sur la rive gauche du Verdon, en s'assurant bien entendu la maîtrise du Pont du Roc. Choisissant une zone à l'abri de toute attaque imprévue et massive de la part des habitants, "ils partagent leur petite armée en trois corps : le baron d'Allemagne, dans la plaine Saint Lazare; Lesdiguières un peu au-dessus, sur les pentes de Rayaup; le sieur de-Gouverner au couchant de la plaine" (Laurensy). Ce dispositif laisse des possibilités de contre-attaque de flanc d'une éventuelle infiltration offensive visant l'un des corps. Il est évident que les huguenots, peu rassurés, font maintenant preuve de circonspection.
La phase d'exécution est lancée le 30 janvier au matin. La ville est investie, mais elle est prête à se défendre avec énergie. Les habitants, hommes et femmes, n'avaient pas perdu leur temps; pendant la nuit, toute partie faible des remparts avait été renforcée; "les arquebusiers commencèrent le feu, en même temps que les pétardiers appliquaient leurs pétards contre la porte de l'Annonciade" réputée la plus faible, mais qui avait été, à la hâte, depuis deux jours, doublée d'une contre-muraille intérieure.

Héroïsme de Judith, défaite de Lesdiguières

Les pétards sont inefficaces. La situation devient rapidement critique. Lesdiguières est très mécontent : les prévisions optimistes de d'Allemagne se révèlent sans valeur. D'Allemagne énervé veut essayer de voir de près pourquoi les pétards font long feu; il s'approche; atteint à l'épaule par une balle, qui heureusement pour lui, est déviée par sa cuirasse, il ne s'émeut pas et se félicite seulement d'avoir choisi une armure solide. Son flegme stimule les assaillants mais les mousquets des défenseurs font des dégâts. Le capitaine Jean Motte s'approche de la porte de l'Annonciade pour remplacer un pétard qui n'avait produit aucun effet; cette audace lui est fatale. Une Castellanaise, Judith Andrau, postée au-dessus de la porte, lance un cuvier rempli de poix bouillante (arme improvisée) qui tombe sur le brave capitaine oc».
Cette mort brise l'élan de sa compagnie. L'affaire prend décidément mauvaise tournure. Le baron d'Allemagne voudrait persévérer, mais Lesdiguières est déconcerté et la troupe, dans son ensemble, de très mauvaise humeur, n'est pas décidée à tenter l'escalade des remparts; elle veut sortir de ce guêpier. C'est l'échec. Le vendredi 31 janvier, au petit jour, le siège est levé. Le repli commence aussitôt. Les trois contingents de la coalition reprennent à peu près l'itinéraire de leur arrivée, chacun reprochant à l'autre l'insuccès de l'opération. Une dispute grave aurait même éclaté dans la plaine de Cheiron. Les Castellanais n'en furent pas témoins; ils n'avaient pas pris la peine d'exploiter leur victoire et de poursuivre les vaincus. Les quelques partisans huguenots vivant à Castellane s'étaient abstenus de toute manifestation. L'allégresse était générale dans la cité, qui se désintéressait du sort des agresseurs; les consuls, toutefois, informèrent par lettre leurs collègues d'Annot et de Guillaumes, pour les inciter à la prudence... Les huguenots se séparèrent aux environs de Volonne. Lesdiguières marcha sur Sisteron; d'Allemagne, par Sourribes et Saint-Geniez, regagna d'abord Seyne, puis se retira dans son château d'Allemagne, après avoir, entre temps, saccagé Thorame-Basse. Au mois d'août, un combat opposa aux ligueurs de Vins les partisans de d'Allemagne, et Lesdiguières, venu au secours de celui-ci, devant le propre château du baron. Au cours de l'accrochage violent, d'Allemagne commit l'imprudence d'enlever son casque; il tomba mortellement blessé. Cependant le triomphe des troupes de Lesdiguières fut total et fit oublier l'échec de Castellane.
En 1586, Lesdiguières avait quarante-trois ans. Il fit encore une brillante carrière. Il fut nommé maréchal de France par Henri IV puis participa aux campagnes de Louis XIII. Ayant abjuré le protestantisme en 1622, il fut élevé à la dignité de connétable ci. Il mourut à 83 ans.
De son côté Gouvernet se signala en 1591 au commandement de l'arrière-garde du duc de la Valette, au combat de Vinon, contre les Savoyards mis en déroute.
Pendant les derniers mois de 1586, le duc d'Epernon nettoie les ultimes foyers huguenots (Seyne, La Bréole). Une page est tournée. La huitième et dernière guerre de religion va vers sa fin. Après la journée des barricades (mai 1588), l'assassinat du duc de Guise (déc. 1588), l'assassinat d'Henri III (août 1589), Henri IV abjure le protestantisme et promulgue en 1598 l'édit de Nantes.

Causes de l'échec des huguenots à Castellane

Devant le déroulement si heureux, rapide et sans doute inattendu des événements des 30 et 31 janvier 1586, la population castellanaise entière, son administration communale et son clergé catholique attribuèrent leur succès à la Providence. Cette dévolution était naturelle à une époque où toute l'activité, la pensée, la vie étaient dominées par la foi religieuse des peuples. Le Te Deum chanté à Saint-Victor était un bel acte de foi, mais les causes de l'échec des huguenots étaient multiples. Pouvons-nous, avec le recul du temps, estimer la part qui revient aux uns et aux autres ?
Malgré des précautions rationnelles dues à l'initiative, à l'expérience militaire et au bon sens de Lesdiguières, l'intervention des huguenots accumula les erreurs et les lacunes :
  • mesures de sûreté insuffisantes, pendant la progression terminale vers l'objectif : l'intervention de la ramasseuse de bois a eu de lourdes conséquences en annulant l'effet de surprise. Hasard heureux, cette action opportune de renseignement parut aux fervents catholiques castellanais de témoigner d'une faveur de la Providence et de stimuler leur ardeur.
  • erreur d'appréciation sur l'objectif : beaucoup plus solide que Du Collet et d'Allemagne ne le supposaient; la place avait, juste à temps, été fortement consolidée pour la sauvegarde de ses biens matériels et spirituels.
  • erreur sur l'existence d'un point faible : la porte de l'Annonciade, vulnérable, avait été in extremis doublée d'un mur de pierres sèches (sur lequel les pétards étaient sans effet).
  • absence d'homogénéité dans la troupe : la complicité forcée entre les Provençaux et les Dauphinois masquait un fond de méfiance et l'épreuve, loin d'assurer la cohésion, ne tarda pas à susciter la discorde, en plein combat même, entre des groupes de combattants fatigués, sous-équipés, aigris.
  • mauvaise connaissance des possibilités des armes de la défense qui, en improvisant (poix fondue, huile bouillante) a créé non seulement la surprise mais une réaction d'effroi et de panique (mort du capitaine J. Motte).
A l'inverse, la défense avait des avantages et des qualités :
  • Elle savait utiliser toutes les ressources d'un armement sommaire (mousquets, boulets, pierres, madriers, huile bouillante et poix fondue...)
  • Sa garnison ne dépassait guère 600 hommes aptes à porter les armes, mais la population entière soutenue par son idéal d'indépendance et sa passion religieuse, d'abord inquiète, s'était vite résolue à lutter et à vaincre. Sur 2000 habitants, la ville pouvait ainsi aligner (hommes, femmes et adolescents) autant de combattants "actifs" que l'assaillant.
  • L'opiniâtreté des défenseurs avait des racines lointaines. Leurs ancêtres avaient mis en échec les troupes de Charles Quint en 1536. Il restait encore des témoins de 1559. La population avait aussi donné des preuves de sa détermination guerrière en 1574 et de son obstination pacifique en 1577.
Elle représentait donc un groupe humain solide, homogène; l'intrépidité des femmes fut exemplaire. Devant la vigueur de la défense, Lesdiguières se demanda, dit-on (Laurensy et Julien), si l'animateur n'en était pas Henri de Mauvans, fils d'Antoine et neveu de Paul, qu'il avait connu et qui s'était rallié au catholicisme. Cette hypothèse n'a jamais été confirmée. Nous ne savons pas non plus si les seigneurs "possédants" de cette époque (Samuel Demandolx et René Blieux, par exemple) étaient présents. La légende n'a retenu que le nom de l'héroïne locale Judith Andrau (12), à qui certains auteurs attribuent même toute l'organisation et la conduite de la défense, ce qui est exagéré. Nous la connaissons mal. Les uns disent qu'elle était "vieille, veuve et pauvre", d'autres qu'elle était "belle comme le soleil et fière comme un drapeau". Son identité est mentionnée par J. J. Julien en 1840, par J.M. Féraud en 1844, et par A. Trenchant en 1865 (et reprise à ces sources par divers auteurs); négligée ou ignorée de nombreux historiens qui ne parlent pas de l'incident du cuvier (Du Virailh) ou qui citent une héroïne inconnue (Laurensy, Louvet, Lambert...); conservée par la tradition : pourquoi pas ? Même si son intervention se réduit à l'épisode du cuvier de poix bouillante, son action audacieuse et décisive lui vaut bien une parcelle de gloire.

Culte du Souvenir

Une délibération du Conseil communal au lendemain du siège de Castellane prit la décision (un document d'archives en ferait foi de célébrer, au moins pendant un siècle, l'anniversaire du 31 janvier par une procession d'action de grâces (13).
Le cérémonial, évoqué par le prieur Laurensy, comportait :
  • la réunion des "Messieurs du corps de la ville" à la salle du Conseil, pour se rendre ensuite précédés des fifres, tambourins et trompettes, devant l'église paroissiale de Saint-Victor.
  • la sortie du clergé et la formation du cortège : musique et choristes en tête - clergé - consuls et principaux de la ville - départ au chant du Veni creator.
  • un circuit dans la ville pour passer par la porte de l'Annonciade et aller jusqu'à l'église des Augustins - pendant le circuit, salves de tromblons et chants des choristes alternent - retour à l'église paroissiale et office solennel.
  • les participants arborent "un bouquet de buis vert, garni de plusieurs grains de blé de Turquie qu'on a fait épanouir dans le feu et qu'on attache au buis avec de la cire d'Espagne. Ces grains s'étant ainsi dilatés forment des boutons blancs qui imitent ceux de l'oranger. C'est une ressource dans une saison où les fleurs sont bien rares" (Laurensy).
Ce cérémonial associe une bravade et une procession. Il n'y a pas dualité, mais union. Au XVIe siècle en effet, le peuple de Provence "regardait la religion catholique comme la première loi du pays et les libertés municipales comme inhérentes au catholicisme qui les avait toujours protégées et pouvait seul les maintenir" (G. Lambert).
Au début du XVIIIe siècle, la cérémonie faillit être supprimée, mais la population exigea son maintien et la célébra avec enthousiasme.
Nous ne savons pas à quelle date exacte fut composé le chant traditionnel, dit du Pétard ou du Pétardier, que l'on chantait autrefois en provençal, entre deux salves de tromblons séparant les couplets :
"En l'an millo cinq cents Octanto sici de graci. Millo cinq cents brigands Per uno fouolo audaci... "
La célébration du bicentenaire des événements, en 1786, fut particulièrement éclatante et le cérémonial ordinaire augmenté, sur l'initiative du prieur Laurensy, d'un office religieux important avec participation de tous les prieurs des environs, sermon et oraison de circonstance (Pro liberatione civiratis Castellanensis ab obsidione hoereticorum). Pendant le cours de la procession des décharges de fusil étaient tirées sur la plateforme du Roc (selon Doc. Archives IV E 1769-1790, et récit de l'abbé Saurin). L'itinéraire a été peu à peu modifié pour tenir compte de l'évolution de la ville. Le cortège se forme devant la porte de l'Annonciade (voisine de l'église paroissiale actuelle qui n'existait pas au XVIe siècle) et parcourt la ville de Saint-Victor au Collège (qui a remplacé Saint-Augustin), où il se disloque car la cérémonie religieuse précède la bravade, à laquelle le clergé néanmoins participe. La population est ensuite invitée par la Municipalité à une dégustation de jambon cuit. "Au commencement de ce siècle, le curé de Castellane trouvant que la complainte du pétard n'était pas suffisamment orthodoxe pour être chantée à pleins poumons par le clergé... décida que la procession serait partagée en deux portions : une composée des gens et des choses de la religion, s'en irait chantant des cantiques édifiants et marcherait la première; tandis que plus loin derrière la seconde portion avec des chantres choisis et payés par la Municipalité, suivrait en chantant le fameux Pétard".
La deuxième partie du cortège eut rapidement plus de succès que la première, car nous étions loin du temps où l'idéal religieux guidait les actes de chacun. Le cortège unique dut être restauré. Il doit être maintenu. S'il s'agit de commémorer un acte guerrier et si la victoire de nos ancêtres a profité des fautes de l'ennemi, n'a-t-elle pas surtout résulté de leur ardeur civique qui, assurément, devait tout à leur passion catholique et à la communion de leurs pensées ? Ne les trahissons pas.

Leçon d'une époque et d'un fait d'armes

Au cours des sombres guerres religieuses et civiles du XVIe siècle, "on vit apparaître des caractères mâles et vigoureux qui, s'ils ne sauvent pas la Provence du reproche de fanatisme et d'une juste horreur, la sauvent du moins du mépris de la postérité. Nos pères eurent plus de passions que de vices; ces passions furent violentes, terribles, mais elles furent franches et étrangères à la bassesse. Les grandes luttes qu'ils soutinrent, les torrents de sang qu'ils versèrent, doivent être pour nous les fils libres et heureux de ces hommes coupables mais convaincus une source féconde en enseignements pour le présent et en espérances pour l'avenir".
Après la disparition de l'antique Cité des Saliniens, après la paix romaine, après la longue éclipse du moyen-âge, les générations de Castellanais, depuis le XIIIe siècle, ont prouvé en diverses occasions leur volonté d'indépendance et leur résistance à l'oppression. Leur fait d'armes du 31 janvier 1586 n'est certes qu'un exemple parmi bien d'autres dans notre pays. C'est pourtant un modèle : on y a vu un témoignage de la piété de nos grands ancêtres pour la religion qu'ils avaient choisie (et qui était celle du royaume) et aussi une marque de fidélité à l'égard des princes qui les gouvernaient. Ce loyalisme n'était pas anormal au temps où les contestataires huguenots passaient pour des usurpateurs. De toute évidence enfin, nos vaillants aïeux, très attachés à leurs biens, leur cité, leur liberté, ont démontré l'efficacité de la volonté populaire quand elle est unanime et soutenue par une foi profonde. Ne l'oublions pas. Ne les oublions pas.

La chanson du Pétardier


En 1 au rail cinq cent
Huitante-sic de grive,
Cent brigands.

Sont venus eux-mêmes
Unis d’un commun accord,
Castellane surprendre ;
Mais Dieu dépêché,
Couinait les plus caché
Il a bien voulu défendre.

Afin de dérober
Leur marche Castellane,
D, firent précéder,
Du cillé de Taulanne.
Quinze ou seize des leurs,
Lestes et bons coureurs,
Pour tenir le passage
Pendant trois jours entiers
De chemins. Des sentiers
De tout le voisinage.

Un jeudi sur le soir,
L’alarme fut donnée,
Que nous devions avoir,
Poissons pour la dinée
Le lendemain matin
Pour ceux qui prendraient faim
En défendant la brèche
Ce fut d’autre façon
Car au lieu du poisson
Ou eut de la chair fraiche.

La nuit était donnée
A tous gens de leur guise
Que pour être sauvé
On tiendrait table mise
Qu’on ne ferait nul mal.
En voyant le signal
De la race de Calvi ;
Mais le Dieu tout puissant,
A qui tout est présent,
Leur a changé les mines ( ?)

Le trente-un janvier.
En delà de la rivière.
Gouverne le premier
Campe sa troupe entière,
Puis. Lesdiguières met
Les siens sur le sommet
De la proche montagne,
Au passage du pont, Tous
Les soldats y sont, du
Baron d’Allemagne

Les femmes du dedans,
Criant vive la France,
Ranimaient leurs enfants,
A montrer leur insistance ( ?)

Ils ont bien battu ( ?)
Chacun se mouise habile
Contre les Huguenots,
Plein de hardis propos ( ?)
Pour prendre notre ville.

Les plus braves soldats,
De leur Manier,
Avancent à grands pas,
Dressent leurs échelles ( ?)
Pendant que d’autre part
On tirait le pétard
Pour, abattre cette porte,
Laquelle incontinent,
Devait sauter lavant,
Pour être enfin forte ( ?)

Trois trompettes sonnant
An plus haut de la roche,
Par leurs sons éclatants
Disaient le baron s’approche ( ?)
Soldats pleins de saleur
Marchez avec ardeur.
Entrez dedans la place.
Ils sont tous empressés
Mais étant repoussés
Leur courage se glace.

Le bras de Judith
S’armant de son courage
Par sa valeur défit
L’ennemi plein de rage ;
La Mollie est écrasée
Sous la poix embrasée
D’une lourde machine
Alors levant la voix.
Ils disent à la fois
Le ciel nous extermine.

Pour en tirer raison
Que fit cete canaille
Au quartier Cheiron
Contre eux livrent bataille
Confus, déconcertés
De rage transportés.
Un Dieu pour nous propice
N’eut pas prêté la main
Au vouloir inhumain
De leur noire malice.

Lesdiguières voyant
Venir malparade.
Ne permet nullement
Qu’on donne l’escalade ;
Mais outré de dépit
L’échelle se rompit,
Fiché contre Allemagne
Qui l’avait amené
Du haut du Dauphiné
Dans ces fières montagnes.

Or voilà le beau fruit
Du gouverneur de Seyne
Qui, le jour et la nuit, se
Donna tant de peine.
Autour de nos remparts
Roulant de toutes parts
Pour s’en rendre le maître,
Mais il s’en est allé
Avec son dos galé
Comme mi renard chapêtre.

Tous soldats de ce lieu
Et de la paix publique.
Combattons tous pour Dieu
Et pour la République.
N’épargnons nos efforts
Exposons notre corps
Pour sauve la Patrie ; et
Pour nos saintes lois
Livrons tous à la fois,
Notre bien, notre vie,

Au seul Dieu souverain,
Rendons toute la gloire
Parce que de sa main
Nous tenons la victoire,
Chantons en sa grandeur,
Et de bouche et de cœur,
Tous en bonne concorde,
Qu’il veuille à l’avenir
Toujours nous soutenir
Dans sa miséricorde.

Vive la République !
 


Jean Soanen, évêque « janséniste » de Senez

On ne saurait tenir une journée d’étude à Castellane sans évoquer la figure d’un de ses plus illustres habitants du XVIIIe siècle, l’évêque Jean Soanen.
Né à Riom, en Auvergne, le 6 janvier 1647, Jean Soanen était fils du procureur présidial de cette ville et, par sa mère, petit-neveu du Père Jacques Sirmond, jésuite, confesseur de Louis XIII. Après de solides études, il entra très jeune à la maison de l'Oratoire de Paris. Il eut pour maître le célèbre père Quesnel qui exerça sur lui une profonde et durable influence. Après quelques années consacrées à l'enseignement, il devint prédicateur en province, puis à Paris, où il fut très écouté. C'est lui qui prononça l'oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse à la chapelle de l'Oratoire. Le P. de La Chaise et le P. Bourdaloue, Fénelon, Massillon louaient son éloquence simple et forte. Sa doctrine n'était alors nullement suspectée. Louis XIV lui-même appréciait l'orateur et, pour le récompenser de ses prédications, le nomma à l'évêché de Senez le 8 septembre 1695. Soanen continua de prêcher avec succès à la Cour, à Aix en 1698 et 1708, à Toulouse en 1700, à Montpellier en 1701, tout en s'occupant très activement des affaires de son diocèse.
L'évêché de Senez est attesté dès 451. En plus des "cantons" de Senez, et Barrême, il s'étendait dans le département des Alpes-de-Haute-Provence sur toute la vallée du haut Verdon, y compris Allos, alors au duc de Savoie, jusqu'au pic des Trois Evêchés, ainsi nommé parce que s'y rejoignaient la partie de l'archevêché d'Embrun directement administrée par l'archevêque, l'évêché de Digne et l'évêché de Senez, tous deux suffragants de l'archevêché d'Embrun avec les évêchés de Glandèves-Entrevaux, Nice-Cimiez et Vence.
En 1695, le siège de l'évêché était le village de Senez, antique chef-lieu de la peuplade des Senecii, où se trouvaient la cathédrale et le château épiscopal. Mais l'évêque de Senez avait une demeure à Castellane, chef-lieu de la viguerie et de la sénéchaussée, principale ville du diocèse.

Le changement apporté par Soanen

Le diocèse très pauvre et très isolé, auquel Jean Soanen apporta une soudaine notoriété, trente ans plus tard, comptait 56 paroisses, d'un revenu très modique, 7 à 8000 livres seulement, mais l'esprit évangélique du nouveau pasteur s'en accommoda aisément. Il renonça au faste de son prédécesseur, s'habilla très simplement, se contenta de modestes chaises de paille, diminua le plus qu'il put ses dépenses afin de soulager les pauvres, nombreux dans ce pays montagneux et peu fertile, en un temps où la disette et la misère étaient générales. Il suffit de se rappeler le texte fameux de La Bruyère et les souvenirs du terrible hiver de 1709. Soanen menait une vie exemplaire, se levait à quatre heures du matin et s'appliquait à réformer un diocèse surveillé de loin par son précédent évêque, qui résidait souvent à Paris. Le nouveau prélat réunit des synodes, des conférences ecclésiastiques régulières, multiplia les visites que lui imposaient aussi bien sa charge de pasteur que son rôle d'inspecteur administratif pour toutes les affaires touchant l'assistance publique et l'enseignement. Ce n'était pas une sinécure de parcourir ce pays de montagnes "affreuses" comme on l'écrivait alors, par de mauvais sentiers, le plus souvent à dos de cheval ou de mulet. Les comptes rendus de visites qui nous restent, montrent avec quel soin attentif l'évêque examinait toutes choses et vérifiait chaque fois si ses observations précédentes avaient été suivies d'effet. Il était aussi sévère que charitable. Si un jour, dépourvu d'argent, il n'hésita pas à donner son anneau épiscopal à un pauvre, il ne tolérait aucun manquement à la discipline. Le jour de la Fête-Dieu était devenu, sous prétexte de fête, une occasion de désordres. La jeunesse passait la nuit au cabaret et célébrait à sa façon la journée par des jeux et danses, au grand dam des offices religieux. L'évêque y mit bon ordre, après que de sérieux incidents se fussent produits à Castellane même.
Malgré l'éloignement et les difficultés, Soanen fit plusieurs fois le voyage de Paris, afin d'obtenir des secours du roi en faveur de son diocèse, qu'il présentait comme un hôpital" de dix lieues de long sur huit de large" ou pour demander à l'Assemblée générale du Clergé une exonération dans la répartition des décimes, toujours en faveur de ses administrés. Mais il refusa pour lui-même l'archevêché de Vienne. Son souci d'indépendance et son désintéressement étaient bien connus. Il "acceptait rarement l'hospitalité du château" et préférait loger plus simplement chez le curé du lieu, mais en ayant soin de le défrayer de la dépense supplémentaire qu'il lui imposait.

La "justification" et naissance du jansénisme

La publication de la bulle Unigenitus Christus Filius par le pape Clément XI, les 8-10 septembre 1713, le fit tout d'un coup changer d'attitude. Pour essayer de comprendre une telle transformation, il est nécessaire d'ouvrir une parenthèse.
Le salut éternel, la "justification" étaient alors le souci constant de tous les fidèles. La discussion théologique portait essentiellement sur le problème des relations entre la grâce divine et la liberté humaine, problème qui a préoccupé la théologie chrétienne dès ses origines. Saint Augustin et après lui saint Thomas d'Aquin ont admis l'idée de la prédestination gratuite par laquelle Dieu prédestine les hommes au salut par un décret absolu de sa toute puissance et l'idée de la grâce efficace donnée à l'homme par Dieu en respectant cependant la liberté humaine.
Luther et Calvin avaient repris en les poussant à l'extrême les thèses de saint Augustin, alors que les théologiens jésuites cherchaient une théorie moins restrictive du libre arbitre de l'homme. C'est en ce sens que le jésuite Molina avait substitué à la grâce efficace la grâce suffisante par laquelle Dieu apporte à l'homme ce qui lui est nécessaire pour assurer son salut mais qui ne produit son effet qu'après intervention du libre-arbitre humain. Le concile de Trente n'avait pas pris nettement position. C'est alors qu'en 1640 parut un épais volume in-folio de 1300 pages imprimées en deux colonnes de caractères serrés : l'Augustinus. C'était l'ouvrage posthume d'un évêque d'Ypres, Cornélius Jansen, qui marqua immédiatement un tournant décisif dans la controverse.
Le jansénisme, jusqu'alors latent, était né. Nous n'entrerons pas, non seulement dans le détail, mais encore dans une analyse sommaire des théories en présence. Il y a un siècle, le chanoine Antoine Bayle, professeur d'éloquence sacrée à la Faculté de théologie d'Aix écrivait déjà  : "Aujourd'hui, nous ne pouvons plus nous intéresser aux disputes qui ont si vivement passionné nos pères. Nous ne comprenons pas, en notre siècle, qui a fait son idole de la liberté, comment les querelles sur la grâce et le libre arbitre ont pu se prolonger si longtemps; comment plusieurs générations ont pu s'engouer d'un système théologique qui aboutissait au fatalisme et au mépris de l'activité humaine. Pour un lecteur du XIXe siècle, l'histoire du jansénisme est nécessairement ennuyeuse, c'est une histoire de livres et de pamphlets, de discussions sans bonne foi, d'intrigues sans intérêt".

Le système selon Jansénius

On appréciera d'autant plus la justesse de ces observations que cent ans ont passé et que la subtilité des arguments employés ne peut être appréciée que par des spécialistes. Donnons en un exemple, tiré d'un in-quarto intitulé : « Le système entier de Jansénius ».
“Jansenius prétend de dire dans le passage que nous avons cité au paragraphe précédent, que l'homme non seulement se meut soi-même, mais encore qu'il est le maître de ses actions, dès qu'il réfléchit sur ce qui se passe en luy, et qu'il l'approuve, movet se ac dominatur sui. Ce qu'il explique ainsi. Il en est le maître, dit-il, parce qu'il agit quand il veut, et que quand il ne veut pas agir, il n'agit pas.
Si Jansenius entendoit par là ce que tous les hommes entendent ordinairement par cette expression, il se contredirait manifestement lui-même. Dire que j'agis quand je veux, et que je n'agis pas quand je ne veux pas agir, c'est dire selon le langage ordinaire que je puis agir ou ne pas agir à mon choix, et qu'il depend de moy de le vouloir ou de ne le pas vouloir. Mais ce n'est pas là ce que Jansenius veut dire.
Il prétend que les Bienheureux qui aiment Dieu nécessairement l'aiment néanmoins librement, que l'acte par lequel ils aiment Dieu est en leur puissance, qu'ils en sont les maîtres, et qu'ils aiment Dieu quand ils veulent; non pas qu'ils puissent l'aimer ou ne pas l'aimer, à leur choix, et qu'il dépend d'eux de vouloir ou de ne pas vouloir l'aimer, il convient qu'ils ne peuvent pas s'empêcher d'aimer Dieu; ce qu'il veut dire est donc que comme l'amour est un acte de la volonté, et que vouloir aimer c'est aimer, quiconque aime Dieu veut l'aimer, et quiconque veut l'aimer, l'aime, ainsi, selon Jansenius, dire que j'aime Dieu quand je veux, ce n'est pas dire qu'il dépend de moy de l'aimer ou de ne pas l'aimer, mais c'est dire seulement que je l'aime. Quelle absurdité !".

Pensée de Quesnel

A la fin du règne de Louis XIV, l'aspect théologique de la querelle passe au second plan au profit d'un aspect politique et institutionnel. Imbu de son pouvoir absolu, le roi voyait en effet dans les jansénistes le centre d'un parti d'opposition, à abattre à la première occasion. Peu à peu le gallicanisme, c'est-à-dire la défense des "libertés" de l'église de France contre l'autorité du pape (l'infaillibilité pontificale ne fut proclamée qu'en 1870), et même le richerisme, c'est-à-dire le recours en matière de foi à l'Eglise tout entière et non à ses seuls pasteurs, pape et évêques, éclipsaient la discussion purement théologique et morale.
Le livre du Père Quesnel, le Nouveau Testament en français avec des réflexions morales sur chaque verser, dont le premier état datait de 1671, suscita d'ardentes polémiques. La pensée de Quesnel était d'ailleurs plus proche de celle du cardinal de Bérulle, fondateur de l'Oratoire, que de celle de Jansénius, mais elle s'opposait à celle des Jésuites, alors tout-puissants à la Cour. Louis XIV crut qu'il lui suffirait d'obtenir la condamnation des Réflexions morales par le pape pour rétablir la paix et se fit fort d'imposer la décision aux évêques et aux parlements. Le pape Clément XI n'était pas convaincu de cette belle assurance et il ne signa la bulle Unigenitus qu'à regret. A la grande surprise du roi, celle-ci suscita immédiatement une vive protestation du parlement de Paris et s'il se trouva une majorité d'évêques "acceptants", ce ne fut aucunement l'unanimité escomptée. Après les résultats désastreux qu'avait entraînés la révocation de l'édit de Nantes en 1685, la querelle de l'Unigenitus allait empoisonner la vie religieuse et la vie politique française jusqu'à la fin du siècle.
On sait en quelle vénération Soanen tenait son ancien maître et sa congrégation. Aussi bien s'engagea-t-il à fond dans la lutte jusqu'à sa mort. Nous n'en retiendrons que les principaux épisodes. Le 5 mars 1717, quatre évêques déposèrent en Sorbonne un acte notarié par lequel ils appelaient de la Constitution à un concile général. Les quatre "appelants" étaient : Jean Soanen, évêque de Senez; Joachim Colbert de Croissi, neveu du grand ministre, évêque de Montpellier, La Broue, évêque de Mirepoix,et Langle, évêque de Boulogne. De nombreux membres du clergé les rejoignirent dans les mois suivants, les théologiens catholiques ne voyant là aucune difficulté, puisque la supériorité du concile général sur le pape était un des quatre articles de la déclaration de 1682. L'agitation continua, ponctuée de mesures de rigueur prises par le pouvoir et de tentatives de conciliation et d'apaisement. Soanen ralluma la discussion par une véhémente instruction pastorale datée du 28 août 1726, publiée en janvier 1727. Le nouveau premier ministre, le cardinal de Fleury, y vit une occasion de sévir contre les "appelants" en frappant le petit évêque de Senez, sans appui, plutôt que de s'en prendre à la puissante famille de Colbert. Un concile provincial fut réuni à Embrun à partir du 16 août 1727, sous la présidence du métropolitain Guérin de Tencin. Soanen s'y présenta en récusant ses juges. Il faut bien reconnaître que la plupart d'entre eux lui étaient notoirement hostiles, notamment l'évêque de Marseille, de Belsunce, et celui de Sisteron, Lafiteau, tous deux jésuites, et que la réputation du président lui-même n'était pas bonne. Soanen fut évidemment condamné et une lettre de cachet l'exila à la Chaise-Dieu, en Auvergne, le 30 septembre 1727.

Exil de Soanen

Une longue période de réclusion s'ouvrit alors pour lui dans les montagnes d'Auvergne, très isolées, de climat rigoureux et d'accès difficile. A 80 ans, il était resté un grand et vigoureux vieillard - Il avait lu sans lunettes une longue déclaration au concile d'Embrun ! Les moines bénédictins l'avaient accueilli avec vénération et l'avaient logé dans un vieux corps de logis peu commode : l'appartement des hôtes. Soanen participa autant que le lui permettait sa santé aux exercices religieux des moines, en menant une vie régulièrement ascétique. Le fond de sa nourriture était un morceau de bouilli à dîner et le soir un hachis de ce qui restait du bouilli. Il continuait à se lever à quatre heures du matin, se couchant à dix ou onze heures du soir, consacrant son temps à la prière ou au travail, au soulagement des pauvres ou à la visite des malades.
Mais surtout il restait en relation avec de nombreux correspondants - 1461 de ses lettres sont datées de la Chaise Dieu - et recevait de nombreuses visites, car ses partisans le considéraient comme un martyr de la foi, une victime du "brigandage d'Embrun". Il signait lui-même souvent : Jean, prisonnier de Jésus-Christ". Il suivait de très près les agissements du vicaire général nommé par le concile d'Embrun pour administrer le diocèse de Senez - le "loup dans la bergerie"- et réconfortait ses anciens administrés qui, en grand nombre, lui étaient demeurés fidèles. Une place particulière doit être faite ici aux religieuses de la Visitation de Castellane, qu'une lutte de plusieurs années opposa au vicaire général "intrus" et qui furent l'objet de nombreuses tracasseries. Très informé aussi de tout ce qui se passait dans le royaume, Soanen considérait comme un saint le diacre François de Pâris, mort en 1727, et croyait aux miracles réalisés par son intercession sur son tombeau, au cimetière de Saint-Médard. Tout en admettant, avec Joachim Colbert, les "convulsions", il resta réservé sur les excès des "secouristes". De même, il encouragea un parlementaire, Carré de Montgeron, converti sur la tombe du diacre Pâris, qui osa faire éditer et présenter lui-même à Louis XV un luxueux ouvrage sur les "miracies" de Saint-Médard, ce qui lui valut la prison. Soanen s'intéressait à tout, au missel et au bréviaire de Paris, à l'histoire ancienne de Rollin. Il apparaît d'ailleurs plus gallican que janséniste dans les règles religieuses qu'il écrit, citant saint Charles Borromée, le cardinal de Bérulle et saint François de Sales. La mort de Joachim Colbert en 1737 fut ressentie par lui comme "une perte irréparable". Il était trop avisé pour ne pas comprendre que le parti des appelants s'affaiblissait de jour en jour et ne se renouvelait pas. "Au reste, dit un historien, la plupart des appelants se souciaient bien peu des questions de la grâce et certains se montraient franchement molinistes sur ce point... Il n'est, pour ainsi dire, pas une thèse soutenue par un janséniste à laquelle on ne puisse opposer une thèse contraire soutenue par un autre janséniste".
Soanen mourut le 25 décembre 1740 à près de 94 ans, considéré par les uns comme un saint et par les autres comme un rebelle.

Le monastère de la Visitation de Castellane  "révolté"...

Le monastère de la Visitation de Castellane avait été fondé en 1644. Mgr Soanen lui porta une attention extrême. "Il lui servait presque toujours d'aumônier, de confesseur et de prédicateur" si bien que les religieuses avaient mis toute leur confiance dans "l'incomparable prélat" de qui la demeure était contiguë au couvent. "La condamnation portée par le concile d'Embrun contre un évêque qui leur était si cher fut un coup de foudre qui étourdit ces innocentes brebis" écrivit la Mère Dalmas, supérieure du couvent des Visitandines d'Embrun.
On ne s'étonnera pas que la Vie de Soanen lui réponde en une sorte de contrepoint : "Quand l'abbé de Saléon, le premier grand vicaire "intrus", entra dans le diocèse, les Religieuses de Castellane le regardèrent comme un Usurpateur; et elles refusèrent toute visite de sa part. Elles avaient écrit à M. de La Porte qu'elles le reconnaissaient pour leur supérieur légitime... Elles écrivirent de même à leur saint évêque (Soanen) qui n'oubliait rien pour les animer au combat". Et, en effet, les hostilités étaient ouvertes. Une lettre de cachet avait dispersé un tiers des religieuses dans différents monastères de l'Ordre. Le monastère d'Embrun reçut la supérieure de Castellane, Claire-Thérèse Le More et son assistante Marie-Thérèse Rabier.  Elles restèrent dix-huit mois dans la maison, où l'archevêque de Tencin s'occupait d'elles personnellement. Les religieuses du couvent d'Arles étaient transférées à Castellane. La Vie de Soanen rapporte à ce sujet une péripétie qui ne manque pas de piquant : "Elles entrèrent dans Castellane l'éventail à la main et sur la tête de petits chapeaux de paille que les Dames portent pour ne pas gâter leur teint".
Les religieuses de Castellane refusèrent de laisser entrer M. de Saléon. Celui-ci requit le Sieur Niel, subdélégué de l'intendant, un maçon, un serrurier, et il entra de force. Les religieuses de Saint-Dalmas et de Raymondis furent exilées au monastère de Grasse, où l'évêque "les fit enfermer séparément dans des chambres où on les réduisit au pain et à l'eau". Puis les religieuses d'Arles rejoignirent leur monastère, accompagnées de deux religieuses de Castellane : d'Hautier et de Boade. Deux autres religieuses, de Théas et de Bompas, furent conduites à Grasse, où elles se soumirent bientôt. A Embrun, la supérieure Le More et son assistante Rabier ne se rendirent pas facilement. "Le grand prélat (Tencin) écoutait avec patience et compassion les termes les moins mesurés dont ces chères sœurs se servaient et dont le parti irrité avait eu soin de leur suggérer, tant pour soutenir les sentiments de leur évêque que pour les entretenir dans l'esprit de révolte". Finalement, les deux jésuites du séminaire qu'on leur avait donnés pour directeurs de conscience obtinrent leur rétractation publique, qui fut fêtée par un bon repas offert par l'archevêque. Pendant ce temps, à Grasse, les religieuses Dalmas et de Raymondis acceptaient aussi de se soumettre.

...et reconquis

Mais à Arles, les religieuses de La Bastide et de Mérigon résistaient toujours. Une nouvelle lettre de cachet les exila à Marseille dans deux couvents séparés. Enfin, elles se rendirent, au grand soulagement de l'évêque de Belsunce, fatigué de cette "besogne difficile".
L'abbé de Saléon nommé à l'évêché d'Agen fut remplacé en qualité de grand vicaire par l'abbé de La Mothe, théologien du concile d'Embrun. Celui-ci entreprit la "reconquête" du monastère de Castellane, où les deux tiers des religieuses restaient fort occupées à alimenter leur haine contre "Les Puissances"(c'est-à-dire le pape, le roi, les jésuites et l'abbé de La Mothe). Le 18 septembre 1729, la Mère Dalmas accompagnée des deux religieuses soumises après dix-huit mois de séjour à Embrun arriva à Castellane. Elles y trouvèrent deux religieuses revenues de Marseille et quatre autres revenues de Grasse après leur soumission soit, au total, huit religieuses de Castellane - que la Vie de Soanen qualifie de "tombées" - et la mère Dalmas. Mais les Visitandines enfermées -que M. de Saléon ne craignait pas d'appeler "les amazones chrétiennes" - leur refusent l'entrée du couvent. M. de la Mothe écrit aux révoltées, mais sa lettre reste sans réponse. Toutes les tentatives de conciliation échouent. Il faut donc se retirer, d'abord dans une maison bourgeoise puis au couvent des Pères de la Merci (près de l'église paroissiale actuelle).
Les religieuses "tombées" vivent là pendant près de deux mois dans une stricte clôture. Enfin, le 4 novembre 1729, les ordres attendus de Versailles arrivent et donnent pleins pouvoirs à l'abbé de la Mothe.
La scène précédemment rapportée se reproduit, l'abbé de La Mothe jouant le rôle de l'abbé de Saléon. On enfonce les portes, on change les serrures. Quelques Sœurs rejoignent les "tombées" mais "dix sont encore fermes". Deux se cachent dans un grenier, en sont tirées par des sergents et sont exilées, l'une à Digne, l'autre à Sisteron. Une troisième est reléguée à Marseille. Enfin, peu à peu, les "amazones chrétiennes" se soumirent. Mais il y fallut six mois. "La Sœur de Blacas montra plus de constance qu'aucune autre". De Sisteron, on l'exila à Marseille, de Marseille à Embrun d'où elle revint enfin à Castellane où l'abbé de Vocance, troisième grand vicaire "intrus" "la fit enfermer dans une chambre dont la supérieure seule avait la clef' et où "sa tête s'affaiblit". Elle céda enfin.

Lettre aux monastères de l'Ordre

La communauté étant désormais en paix, on procéda à l'élection d'une nouvelle supérieure et le choix tomba précisément sur l'ancienne supérieure, Marie-Thérèse Le More. Tout rentrait dans l'ordre. On déchira solennellement dans le registre l'acte d'appel au concile, on y inscrivit un acte contraire attestant de la soumission des religieuses aux "décisions de la Sainte-Eglise, du Corps des Pasteurs et du concile de la Province".
Enfin, le 29 décembre 1730, les vingt-quatre religieuses de Castellane adressèrent une très longue lettre circulaire à tous les monastères de l'Ordre. Elles y retraçaient toute l'affaire de leur conversion, qualifiée par elles de "prodige de miséricorde" et y présentaient tous les arguments avancés lors de l'appel, avec leur réfutation. Elles concluaient dignement : "Nous vous demandons (vos prières) encore plus instamment pour Monseigneur notre Evêque (Soanen) que nous respecterons tout le temps de sa vie et dont nous voudrions bien honorer la mémoire après sa mort". Elles s'excusaient "pour une lettre si longue". "Nous n'aurions pu nous y résoudre si, ayant eu le malheur de faire un éclat par notre résistance, il n'avait fallu en faire un second pour notre conversion, mais ce dernier rempli, nous allons rentrer dans notre ancienne obscurité après laquelle nous n'avons cessé de soupirer depuis que le parti nous en avait fait sortir ..."
C'était bien la fin du jansénisme au couvent de la Visitation de Castellane.

Saint-Pancrace - Digne
Digne
Vallée de la Bléone - Digne
Digne
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