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De la période pré-romaine au IXème siècle

Le peuplement depuis la préhistoire

Dès la préhistoire, la vallée du Verdon est peuplée, comme l'attestent les éclats de silex habilement taillés et les squelettes mis au jour par le Dr Blanc', avec des bois de cervidés et des dents d'ours, dans un gisement qui n'a pas encore été étudié, sur l'un des contreforts calcaires du serre du Montdenier, à proximité du village de Châteauneuf-lès-Moustiers. Le Dr G. Blanc et Cl. Reynaud ont exploré une grotte étroite qui s'enfonce de 4 ou 5 m sous terre, sur le territoire de La Palud, au sud-ouest du plateau de Pinssioule Pinsiuve sur la carte IGN (alt.1 139 m)  qui domine le vallon de Valoussière (le val Orsière sur la carte IGN). Ils en ont retiré, en 1949, quatre squelettes, dont celui d'un adolescent de 17 ou 18 ans légèrement hydrocéphale, qu'une poterie a permis aux spécialistes du Musée de Longchamp, à Marseille, d'identifier de type lagozien (6 000 ans avant J.-C.). À proximité, un "village" regroupant une dizaine de "fonds de cabane", vestiges de maisons de paysans aux murs de pierres sèches, longs de 2 à 3 m, encore hauts de 30 à 40 cm, suggère une occupation bien postérieure, vers la fin de la protohistoire (quelques centaines d'années avant J.-C.).

Près de Moustiers-Sainte-Marie

Sur le territoire de Moustiers-Sainte-Marie, clans la propriété Clappier, une gravure rupestre représente un bison en creux sur une paroi calcaire, ancien fond d'une grotte dont les flancs se seraient éboulés au cours des âges ; la direction des Antiquités préhistoriques d'Avignon a mis à l'abri cette gravure de l'époque magdalénienne (9 000 à 12 000 ans avant notre ère) en bâtissant à l'entour un petit édifice. Dans le voisinage, sous la direction de G. Pailliez, des archéologues d'Aix ont sondé une cinquantaine de grottes ; un "abri sous roche" a donné (août 1967) de nombreux éclats de silex et des dents d'hyène datant du néolithique (de (1000 à 2500 av. J.-C.2).
Trouvé au quartier de Boulogne à La Palud, en 1906, sur un squelette orienté est-ouest, à 0,50 ni de profondeur, un anneau de jambe de l'âge de fer final (vers - 400 ans) était exposé au Musée Dauphinois en décembre 1990, avec une bibliographie de H. Muller : en bronze, rond, fermé, non soudé, de section ovalaire avec des traces de martelage à l'intérieur, et décoré de traits fins transversaux ; diamètre 105, longueur 18, épaisseur 11 mm. Il y en avait sept autres identiques sur un tibia.
Au-dessus du village de Chasteuil, au lieu dit La Peire Ecrite, au nord d'une grande barre calcaire relevée, le rocher d'un gris sombre est rayé de quelques coulées ocrées qui descendent en bandes étroites. Au début des années 1980, Ph. Hameau a étudié sur deux de ces coulées, à 2 ni l'une de l'autre, deux peintures préhistoriques.
Sur la coulée est, sont peints, en particulier, deux cerfs à la ramure très nette, la tête à droite, et un cerf moins distinct, la tête à gauche ; sur la coulée ouest, où les figures sont moins nettes, il semble qu'on puisse reconnaître deux autres cerfs. Ce sont les premières scènes représentant des cerfs découvertes en France, alors qu'elles sont fréquentes en Espagne et au Portugal. Le fait qu'elles figurent selon des alignements et sur un support orangé confirme leur authenticité pour les spécialistes.

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Il reste d'autres trésors à découvrir...

D'autres trésors archéologiques sont ignorés pour l'instant : par pur hasard, Pascal Vaudou a trouvé, en 1991, sur le sol d'une grotte du ravin de Mainmorte, encore à La Palud, des os d'animaux et humains, dont une calotte crânienne, ainsi que des tessons en terre grossière, avec dégraissant grossier, dont des débris d'une jarre, un fond plat, un bord légèrement ourlé vers l'extérieur et un bord digité, datés de l'âge de bronze moyen ou final. Conscient de l'intérêt du site et de ses difficultés d'accès, son inventeur a laissé sur place sa découverte. Souhaitons aux services chargés de la recherche et de la protection du patrimoine préhistorique davantage de moyens financiers et en chercheurs : sur quelques uns des emplacements que nous décrirons, ont disparu tessons, débris de tegulae et morceaux de meules vus naguère, et l'érosion touristique" risque de faire encore des ravages.
Quant au véritable sanctuaire paléolithique que constituent les grottes abondant dans les basses gorges du Verdon, le matériel archéologique extrêmement riche ramassé au cours de fouilles effectuées depuis plus de trente ans est désormais présenté au public qui l'ait du village de Quinson, après Tautavel, l'un des hauts lieux de la préhistoire.

Le temps des "oppida", rudimentaires villages fortifiés

À l'âge du bronze (1500 à 900 ans av. JC ) la fragile vie sociale se concentre, dans certaines circonstances, en des cités rudimentaires, les "oppida". L'oppidum, ou village lin-tillé, peut occuper un escarpement avec appui sur falaise en à pic, tels ceux de Trigance (Chastillon), de Saint-Julien au sud-est du territoire de Trigance (Alonthiver, de Bagarry (Ruissassou) et d'Aiguilles (Sardou), ou bien une colline ceinturée par une ou plusieurs enceintes, tel celui de Saint-Jurs (Castillon), ou encore un éperon barré, tel celui de La Palud Châteauneuf-Rougon (le rocher du Fournas). Quelle que soit la valeur défensive naturelle de son emplacement, le village renforçait sa protection par un ou des remparts de pierres sèches, hauts souvent de 2 ou 3 m. Ses habitants pouvaient, soit y résider en permanence, soit, vivant habituellement dans des grottes ou des cabanes, y chercher refuge en cas de danger. D'ailleurs les alternances d'époques de paix et de périodes d'invasions ont entraîné à maintes reprises l'abandon des oppida, puis leur réoccupation.

Vers 600 ans av J.-C

Aux environs de 600 ans av. J.-C., des Grecs venus de Phocée' fondent sur la côte provençale leur "colonie" de Massilia, la future Marseille. Intéressés par le négoce maritime, ils établissent des comptoirs sur le littoral (Antibes, Nice, Saint-Tropez...), se contentant d'entretenir des rapports commerciaux avec l'intérieur du pays, sans chercher à s'y installer.
Mais avant même l'arrivée des Phocéens, existaient déjà des échanges entre la région du Verdon d'une part, la Grèce et l'Asie mineure de l'autre, comme en témoignent, clans les grottes de Baudinard et "la grotte murée" de Montpezat (rive droite du Verdon, à 8 km au sud de Riez), des tessons de céramiques importées. Dans ces mêmes habitats, des gisements de poterie à vernis noir et bandes peintes, et de poterie grise monochrome, provenant probablement d'atelier du littoral, montrent que les négociants marseillais ont ensuite continué d'utiliser un réseau commercial qui existait depuis la préhistoire'.
Depuis 1000 ans av. J.-C., les Celtes, c'est-à-dire des peuples indo-européens, ont étendu leur domaine à presque tout le continent européen, en particulier à la Gaule. Outils et armes de fer facilitent leur implantation chez des peuples qui ne connaissent encore que le bronze. Ils envahissent la Provence au début du IV' siècle av. J.-C., et s'emparent des cités que les Romains appelleront ligures. Peu nombreux, ils se greffent facilement sur les tribus autochtones, qu'ils laissent subsister mais dont ils assument la direction politique en créant de petits états celto-ligures. Le territoire provençal est habité par plus de cinquante peuplades, dont la moitié, dans les hautes vallées alpestres, sont à peine touchées. Les autres, plus à l'ouest, sont groupées en confédérations : les Cavares, établis dans les plaines du Vaucluse (4 peuplades) ; les Voconces, du Ventoux à l'Isère (5 peuplades); les Salyens', au sud de la Durance, entre le Rhône et le Vat (17 peuplades7).

Les tribus de la région

Notre région est habitée par une tribu relativement importante, les Reii, et par deux peuplades plus petites, les Suetri et les Sadd. La tribu des Reii a pour capitale l'oppidum d'A lebaece ("Alebaece Reiorum Ajelinarium" au I"' siècle ; "Reis Al olinaris" au IV" siècle ; "Reios" vers 475 ; "Ride' au XIV siècle ; "Riez" aujourd'hui"). Édifié probablement sur la colline de Saint-Maxime, enserré dans un rempart de pierres sèches dont subsistent quelques courts tronçons, il domine la plaine qui s'étale au confluent du Colostre et de l'Auvestre.
Le territoire de la tribu couvre à peu près les actuels cantons de Riez, Valensole, Mezel et Moustiers, c'est-à-dire le bassin moyen et inférieur de l'Asse et une partie du moyen Verdon. Il a pour limites naturelles, à l'ouest, la Durance ; à l'est, la crête qui va des Glues de Chabrières jusqu'aux Gorges du Verdon par le serre du Montdenier (I 75(1 ni) et le Mourre de Chauler (I 931 ni). Au sud, le grand plan de Canjuers forme, avec les zones forestières de la rive gauche du bas-Verdon, un profond no man's land, qui reste de nos jours une importante limite dialectale : alors que vers Riez, on parle encore le provençal alpin, à Aups, à Barjots, à Rians, le provençal maritime est en usage.
Politiquement, la tribu des Reii doit se trouver dans l'une des situations suivantes :
  • Ou bien elle est plus ou moins intégrée à la confédération des Voconces, ce qui pourrait expliquer l'existence, au sud de Riez, sur la route latérale, de l'agglomération de Forum Voconii et, dans la vallée de l'Asse, d'un lieu dit Voconlium;
  • Ou bien elle se rattache à la confédération salyenne, qui a érigé sa capitale, sur un plateau situé à 3 km au nord de la ville actuelle d'Aix-en-Provence, plateau dont on ignore le nom clans l'Antiquité mais qui s'appellera Entremont dès le moyen âge.
Cette solution paraîtrait topographiquement plus logique que la première : le pays de Riez s'ouvre en effet plus instinctivement vers le midi méditerranéen, vers Aix, ou même vers la basse vallée de l'Argens. C'est elle que proposent Guy Barruol à titre d'hypothèse de travail, de même que J.-R. Palanque.
Quant aux deux autres peuplades, les Sue-tri et les Sentii, qui ont pour capitales, respectivement, Ducelia (Castellane) et Sanilium (Senez), elles conservent leur indépendance politique. L'habitat primitif de Sanitium s'élève à l'emplacement soit du Senez actuel, soit de ce "caslrum velus" cité au moyen âge comme jumeau du "caslrum Seneciom". Ducelia est un oppidum établi sur l'une ou l'autre des collines qui entourent Castellane, peut-être sur le sommet rocheux appelé Barre de la Baume Fine, qui domine l'embranchement, sur la route Castellane-Moustiers, de la route montant à Brayal. Un archéologue amateur, Jacques Félisat, y a pratiqué quelques sondages au cours des étés de 1956 à 1968. D'après une note du Dr Gabriel Gillyboeuf, les pièces recueillies ont été des pointes de flèches, polissoirs et grattoirs en silex ; une hache de pierre polie ; des éclats d'os (avec traces de polissage ou de sciage) ; des pointes de bronze ; des fragments de poteries diverses, dont de poterie sigillée ; les sondages ont également révélé l'existence d'un abri et de murs en pierres sèches. Quant à l'oppidum Sinaca du haut moyen âge, il se trouvait sur la colline dite aujourd'hui Le Signal; à son pied, le quartier de Cimira ou Cimiranis (tout ou partie de la petite plaine que nous appelons Plan de Castellane) accueillera une cathédrale paléochrétienne à laquelle succédera l'église paroissiale Sainte-Marie (Notre-Dame-du Plan II).

Le Baou, frontière de deux province romaines : la Narbonaise et les Alpes Maritimes

Quand, après avoir traversé le détroit de Gilbratar, l'Espagne et les Pyrénées, les Carthaginois arrivent d'Afrique du Nord (218 av. J.-C.) sous la conduite d'Annibal pour combattre les armées romaines chez elles, ils franchissent le Rhône sans doute à. la hauteur d'Orange, et prennent la route des Alpes par la vallée de l'Isère. Il est peu vraisemblable que des éléments de leur armée remontent la vallée du Verdon ; pourtant, près du village de Thorame, un lieu-dit porte le nom de Camp d'Annibal, tandis qu'entre Fours et Saint-Dalmas, une large pierre s'appelle La Table d'Annibal.
Contre les Carthaginois, les Marseillais se montrent fidèles alliés des Romains, prêtant leur port à la flotte de Scipion et fournissant à ses troupes guides et renseignements. Aussi quand, soixante ans après, les tribus des Oxybiens et des Décéates menacent leurs comptoirs de Nice et d'Antibes (151 av. J.-C.), puis quand les Salyens se coalisent avec les Voconces et les Allobroges (125 av. J.-C.) pour tenter de détruire leur ville, les Marseillais appellent-ils les Romains à l'aide. Ceux-ci interviennent aussitôt; mais, après leur victoire, s'ils se contentent la première fois de garder les contrées avoisinant la plaine de La Brague, la seconde, ils entendent maintenir la liaison par terre, des Alpes aux Pyrénées, avec leurs troupes qui viennent de s'établir en Espagne, et décident d'en finir avec la turbulence des peuples celto-ligures et de leurs alliés. Le consul Caius Sextius Calvinus attaque la capitale des Salyens, qu'il prend d'assaut après bombardement par catapultes (123 av. J.-C.), brise les dieux, rase la ville, vend a l'encan sa population. L'année suivante, dans la plaine, au pied d'Entremont, il crée Aquae Sectioe Saluviorum, la future Aix-en-Provence, première des cités que les Romains fondent en Gaule.
Après avoir battu les Voconces, les Allobroges et les Arvernes au cours d'une guerre dure et longue, Rome forme avec les régions conquises la province transalpine que l'on appellera un peu plus tard "la Narbonnaise", du nom de sa capitale, Narbonne (fondée en 118 av. J.-C.). La province comprend les peuples fedeiés (Marseille et ses comptoirs, les Voconces...) et des peuples sujets, dont les Reii.
Lors d'une guerre civile romaine, Marseille reste fidèle au Sénat et prend le parti du chef légal, Pompée. Mais c'est Jules César qui l'em-porte, fait assiéger la ville par ses lieutenants (49 av. J.-C.), lui enlève son empire et détruit son rôle politique. Auguste donne à la province son statut définitif (27 av. J.-C.). Les états celtes, respectés dans toute la Gaule, sont partagés en cités à l'italienne dans la Narbonnaise. Le territoire qu'aurait couvert l'ancien état salyen est divisé en quatre colonies : Aix, Saint-Rémy, Digne et Riez. C'est de cette dernière que relève le territoire des villages actuels de Moustiers, La Palud, Rougon, Aiguines et Trigance. Chaque colonie s'administre librement.
Les Suetri (autour de Castellane), les niullati (sans cloute clans la haute vallée de l'Anse), les Bodiontici (autour de Digne) et diverses petites tribus des actuels départemements des Alpes-de-Haute-Provence et des Alpes-Maritimes, sont les dernières soumises en raison de leur accès difficile dans la montagne. La conquête du pays s'achève (11 av. J.-C.); un trophée est élevé à La Turbie (an 8 ap. J.-C.) pour commémorer l'événement. Avec leur domaine, Auguste crée une nouvelle province, très restreinte : les "Alpes-Maritimes". Elle comprend la contrée des actuelles villes de Nice, Vence, Castellane, Senez et Digne. La capitale en est Cimiez.
Dans la région, la frontière qui sépare la Narbonnaise des Alpes-Maritimes, suit la vallée du Baou, torrent qui coule sur la rive droite du Verdon et se jette dans cette rivière au lieu dit le Point Sublime par les guides touristiques.
Au moment où l'Empire se désagrégera, l'Église, se substituant à lui, adoptera les cadres de son administration. Elle calquera sur cette limite la ligne de séparation entre les diocèses de Riez et de Senez, ligne qui pourra plus ou moins fluctuer au cours des périodes de troubles, mais que confirmera en 1111 le pape Pascal II, en précisant qu'elle passe par l'oppidum de Rougon13, c'est-à-dire sur la rive droite du Baou.

Les villes romaines de Riez et de Castellane unies par la voie romaine de Moustiers et de Rougon

Pour l'instant, la "Paix romaine" ouvre une période qui, particulièrement heureuse jusqu'au milieu du ut" siècle, va hâter la romanisation du pays. Créée de toutes pièces, la ville romaine des Reii s'étend dans la plaine, au pied de l'ancien oppidum de Saint-Maxime, où les habitants ne remonteront qu'aux temps troublés du haut Moyen Age.
De même à Castellane, entre le pied de l'oppidum de Ducelia et la rivière du Verdon, la ville romaine s'établit dans la partie la plus large de la petite plaine à l'ouest de laquelle surgissent les sources salées qui donnent son nom à la nouvelle agglomération, Senne. Plus tard, les habitants (après, sans doute, avoir cherché refuge), eux aussi, sur l'ancien oppidum seront rassemblés à l'abri du Roc et du nouveau château seigneurial de Peira. Castellana mais, pour désigner le Plan de Castellane, ils conserveront le vieux toponyme : "in plano de Salinismn. Et de nos jours, l'extrémité occidentale du quartier s'appelle encore la Salaou.
L'emplacement de Salinae n'a malheureusement pas connu de fouilles scientifiques. Le hasard seul a revele, au xix. siècle, un amphithéâtre et des inscriptionsli. Parmi celles-ci, certaines ont disparu, les autres évoquent seulement le destin de quelques notables. Ainsi Matuconius Severus dit, sur la tombe de ses deux fils, qu'ils étaient des décurions (magistrats municipaux). Flavius Sabinus, qualifié en 181 de duumvir (magistrat au sommet de la hiérarchie municipale, mandaté pour cinq ans) de Castellane et de Fréjus, possédait par conséquent d'importants biens dans les deux villes ; il est dit aussi flamine de la province des Alpes-Maritimes, c'est-à-dire qu'il avait reçu l'honneur suprême de représenter Salinae à l'assemblée provinciale où, tout en s'associant au culte impérial, il se faisait le porte-parole officiel de ses concitoyens auprès du gouverneurs''.

Nouveau réseau

Joignant à sa valeur stratégique son utilité économique et politique, un réseau de routes favorise les échanges culturels et commerciaux. Les Romains commencent par utiliser les voies qui existaient avant leur arrivée : les pistes pré-historiques et les chemins par lesquels les Marseillais avaient assuré leurs échanges commerciaux. Une route passe à chaque extrémité des gorges du Verdon. Dès l'an 3, la première, reliant la basse vallée de l'Argens à Riez par Draguignan et l'ancien village des Salles, traverse le Verdon à la hauteur du pont de Garruby qu'a noyé le Lac de Sainte-Croix. L'autre, partant de Cagnes (où elle s'embranche sur la grande route Nice Tarascon-Perpignan), passe par Vence pour desservir les petites capitales alpestres : Castellane, Senez, Digne, Sisteron ; sous Caracala, empereur de 211 à 217, le gouverneur des Alpes-Maritimes, julius Honoratus, la fait restaurer. La voie qui relie Riez à Aix est attestée en 208-210.

"La Voie Romaine"

Appelé de nos jours "la Voie Romaine", un chemin a joué un rôle capital dans l'histoire de la rive droite des gorges en reliant les anciennes cités romaines de Riez et de Castellane. Il passe au pied de l'oppidum de Castillon, traverse le plateau calcaire qui s'étire au-dessus de Monsliers : aux sites qui y étaient déjà connus, se sont successivement ajoutés, il y a une dizaine d'années, un habitat antique mis au jour dans le vallon de Bousquet, près de la ferme de Vincel, et un habitat pré et protohistorique à proximité du col séparant les ravins de Notre-Dame et du Riou.
La voie emprunte ensuite la vallée de la Valonge jusqu'à Châteauneuf qu'elle contourne; elle franchit le Baou au Ponsonnet, puis le ravin de Praoux à la limite de Chauvet; continue à Banc de montagne par les hauts de Rougon (le long de la petite plaine de Suech), les terroirs de Chastel de Villars-Brandis (deux communes rattachées à Castellane en 1973 et 1964) et du hameau de la Colle. Aucun milliaire, pavement ou autre marque n'en date la construction. Mais elle est mentionnée dans un acte de 1045 environ'. Comme faute d'outils en fer, on n'a pratiquement plus frayé de chemin en montagne de la fin de l'Antiquité tardive jusqu'au XI siècle, on peut effectivement la croire antérieure à cette époque... Au milieu du XIX siècle encore, tout en ayant modifié son tracé par endroits au gré des propriétaires et des torrents, elle restera l'unique voie de communication entre Mousliers et Castellane, sous la dénomination administrative de "Route départementale N° IO".
Le réseau est complété par un groupe de pistes qu'utilisent les troupeaux en transhumance et les colporteurs : les "draillese". L'une relie Draguignan à Castellane en passant par Comps; une autre Les Salles à Senez, par Moustiers et Levens. Sur la première se raccorde une draille de moindre importance, qui atteint Rougon en enjambant le Verdon au Tusset, là où se dresse encore un pont, ancien et magnifique, mais qui n'a rien de romain.

En résumé

Cet ensemble de voies de communication ne variera guère jusqu'à la modernisation du système roulier amorcée au XVIII' siècle. C'est lui qu'emprunteront les marchands mais aussi les troupes venant d'Italie ou d'Espagne. C'est grâce à lui qu'au x" siècle les habitants, chassés de la Provence centrale par les bandes sarrasines, chercheront refuge en Haute-Provence puis qu'à l'inverse, une partie de la population montagnarde descendra vers la plaine, lorsque les deux guerres intestines consécutives à la succession de la Reine Jeanne provoqueront crise économique et famine. C'est par lui que chemineront les "pavots" allant louer leurs bras en Basse-Provence pour la saison, comme les prédicateurs de dogmes vaudois et calvinistes.

L’Église se substitue à l'empire romain

Le nom commun provincia devient le nom propre du pays

Après cette longue période de paix et de prospérité, la Provence se ressent de l'évolution de l'Empire romain, que l'anarchie politique intérieure et la pression des Barbares germains sur les frontières vont précipiter. En 371, une réorganisation administrative a entrainé la division de la Narbonnaise en trois provinces :
  • La Narbonnaise première, sur la rive droite du Rhône, avec Narbonne pour capitale;
  • La Viennoise sur la rive gauche, avec les cités d'Avignon, Vienne, Arles et Marseille, et où Arles ne tarde pas a ravir à Vienne le rôle de capitale;
  • La Narbonnaise seconde qui, avec Aix pour capitale, comprend le territoire situé entre la Viennoise et la province des Alpes-Maritimes, en particulier celui des Reii.

Décadence de l'empire romain

L'Empire romain finit par se scinder (395). Honorius devient chef de l'Empire d'Occident, qui a sa capitale d'abord à Trèves (Rhénanie-Palatinat) puis à Arles à partir de 418; Arcadius, celui de l'Empire d'Orient, qui a pour siège Constantinople. A Taloire, vers le bas du col de Robion, on aurait trouvé (28 juin 1787), outre deux bagues d'or, dont l'une ornée d'un onyx représentait une Victoire dans un quadrige, trente-quatre monnaies d'or d'Honorius et d'Arcadius, cachées sous un rocher. Qui donc a pu perdre ou dissimuler au flanc d'une montagne des gorges du Verdon ces pièces à l'effigie des deux empereurs? Dans quelles circonstances?
Le christianisme a des débuts sans doute précoces en Provence ; c'est de Nice qu'il atteint la vallée du Var et les régions alpestres. Mais si l'Église s'organise assez vite, son implantation en profondeur dans la population progressera plutôt lentement. Aux IVe et V siècles, un certain nombre d'évêchés se mettent en place, dont la liste des évêques qui participent aux conciles régionaux, donne à peu près la date de fondation : Digne en 374, Riez en 434, Castellane et Thorame en 439, avec les évêques Claudius et Severianus, Glandève au début des années 500... Quand, sur la liste du concile d'Agde (506), figure un évêque Marcellus, de Senez, les représentants de Castellane et de Thorame ne sont plus mentionnés ; on en a déduit que c'est de la fusion de ces cieux évêchés qu'est né celui de Senez, au début du VI siècle. En même temps que l'Église séculière se structure, la vie monastique naît puis s'épanouit avec la fondation par Saint Honorat d'une abbaye sur la plus petite des deux îles de Lérins (vers 410), et par Saint-Cassien, de l'abbaye Saint-Victor, à proximité du port de Marseille (vers 416).

Chute de l'empire romain

Au moment où s'effondre l'Empire romain, l'Église, qui se substitue à lui, ne distingue plus nettement que deux provinces : la Narbonnaise première et la Viennoise, la Narbonnaise seconde se confondant avec cette dernière. En 450, dernière réorganisation décrétée régulièrement avant la chute de l'Empire d'Occident : le pape Léon place sous l'autorité du siège de Vienne les diocèses de Valence, Grenoble, Genève et la Tarentaise ; il regroupe le reste de la Viennoise, l'ancienne Narbonnaise seconde et les Alpes-Maritimes sous la juridiction d'Arles. Cet aménagement répond à deux dominations politiques différentes :
  • À Vienne se trouvent rattachées les Églises des régions placées sous le pouvoir des Barbares ;
  • À Arles, celles qui obéissent encore aux fonctionnaires impériaux, dont le diocèse de Riez, avec entre autres les territoires de Moustiers, Aiguines, Trigance, Saint-Jurs, La Palud et Rougon, et le diocèse de Senez, avec en particulier les territoires de Castellane, Demandolx, Eoulx, Robion, Taloire, Villars-Brandis et Chasteuil.
Première province des Gaules conquise par les Romains, la Provence reste la dernière où se maintient leur administration. Dans la Gaule envahie par les Barbares, elle est devenue le bastion de la latinité, avec Arles comme "Préfecture des Gaules". L'Empire romain d'Occident s'étant écroulé à son tour (476), elle va connaître la domination des Wisigoths, au sud de la Durance, des Burgondes au nord... Après la défaite des Wisigoths par le roi franc Clovis (507), les Ostrogoths se substitueront à eux... Un peu plus tard, les Francs annexeront le royaume burgonde puis se feront céder le sud du territoire provençal par le roi ostrogoth, pour prix de leur neutralité clans le conflit qui oppose celui-ci à l'empereur d'Orient. incorporée dès lors au royaume franc, toute la Provence se trouvera, pour la première fois, soumise à des souverains nordiques, les Mérovingiens, éloignés des traditions romaines (536). Elle entrera dans une période de cinq siècles mal explorée, faute de sources directes, et ne sera plus connue que grâce à des témoignages écrits qui lui sont étrangers. Ironie de l'histoire, c'est au moment où semblent disparaître les dernières survivances latines que le nom commun "provincia" va devenir le nom propre du pays.

Les hordes de Charles Martel ravagent la Provence (737)

Les luttes fratricides qui déchirent bientôt la dynastie mérovingienne se traduisent par des démembrements de la Provence, des conflits et des invasions. L'activité économique décline dans les villes et dans les campagnes. On ne parle plus guère de villae mais de casiella fortifies. Quelques familles de l'aristocratie s'attachent à maintenir une tradition gallo-romaine christianisée, tandis que de hauts fonctionnaires, les patrices tel Mummolus, fils du comte d'Auxerre, représentent un pouvoir royal lointain et souvent théorique. Après avoir arrêté l'avance des Lombards, redoutables Barbares maîtres de l'Italie du Nord, d'où ils projetaient d'envahir la Gaule à partir du Mont Genèvre, ce patrice défait leurs alliés saxons, un peu avant 573, à Estoublon, dans la vallée de l'Asse. Ils y avaient dressé leur camp, se répandant de là dans les villes et villages voisins, enlevant du butin, ravageant les campagnes et emmenant des prisonniers.
Les patrices s'arrogent bientôt les prérogatives souveraines. La quasi-indépendance qu'affirme la Provence du patrice Moronte en frappant sa propre monnaie, est dangereuse pour l'unité du royaume franc au moment où, bien que leur expansion en Afrique du Nord et en Espagne connaisse un début de reflux après leur échec près de Poitiers (732 ou 733), les Arabes envahissent le midi de la Gaule, jus-qu'à Nîmes. Préférant leur demi-civilisation aux moeurs frustes des Francs, le patrice Moronte "fonde un état multi- confessionnel dans lequel les Arabes, à défaut d'être des amis, sont considérés comme des alliés.

La riposte de Charles Martel

La contre-attaque de Charles Martel ne fait pas attendre, ses hordes déferlent dans la vallée du Rhône en 737, et massacrent la population d'Avignon. A son appel, les Lombards traversent les Alpes pour détruire Cimiez. Il lui faudra plusieurs expéditions, auxquelles il consacre ses dernières années, pour assujettir la malheureuse Provence qui, aux dires de certains historiens, aurait subi plus de dégâts et de souffrances de son fait que de toutes les précédentes invasions.
À la sortie des gorges du Verdon, rive droite, le quartier de l'Ourbes ("Ourbés" sur la carte IGN) se termine, au sud, par une barre rocheuse culminant à 1213m. Le long du bord de cette barre, vers son sommet, subsiste une rangée de fonds de cabanes, vestige probable de la Villa de Orborio. Bien qu'on ignore presque tout des possessions de l'abbaye Saint-Victor de Marseille antérieures à l'époque carolingienne, le Père Paguy, repris par Solomé, l'historien de Moustiers, puis par J.-J.- M. Féraud, explique que le patrice Stutener, gouverneur de Marseille, aurait enlevé de force ce village à l'abbaye pour s'y ménager un asile. Mais Albanès montre que c'est un fonctionnaire de Pépin le Bref, appelé Arding l'Alaman, qui l'aurait accaparé et confié en bénéfice à son fidèle Isembert. Féraud ajoute : "À la prière de saint Mauront, évêque de Marseille et abbé de Saint-Victor, l'empereur Charlemagne le fit restituer au monastère, vers l'an 774 ou 800, selon le Père Pagy" la présence en 780 d'un Maurontus à la tête de l'Eglise de Marseille et de l'abbaye reste improbable)... Serait-ce à cette occasion que Charlemagne qui, dans le diocèse de Riez, disposait également de l'église Saint-Apollinaire de Puimoisson, a donné celle-ci à l'évêché de Valence"?... Aux IXè et Xè s., la Provence sera à nouveau ensanglantée et saccagée lors des troubles résultant de la désagrégation de l'empire carolingien puis de l'installation des Sarrasins au Fraxinalum.

L'irruption e l'Église dans la vie économique et politique

Le sort des populations vivant sur les propriétés de l'Église de Marseille, dans la moyenne vallée du Verdon (813-814)

L'un des phénomènes essentiel qui caractérise la période de l'Antiquité tardive et des Mérovingiens, est "un transfert des villes vers les campagnes, où les grands propriétaires résident maintenant à longueur d'années". À l'occasion de cette évolution majeure, l'Église fait irruption dans la vie économique et politique. Les nombreuses et parfois considérables donations qu'elle a recueillies (en argent et surtout en nature, spécialement des domaines et leurs esclaves) en ont fait la principale bénéficiaire de ce transfert de richesses. La région du Verdon en garde des preuves. Aussi bien l'évêché de Marseille lui-même que l'abbaye Saint-Victor y héritent de riches propriétés. Faute de documents antérieurs, nous ne les connaitrons qu'à partir du IX puis du X siècle, lorsque l'évêque Wadalde procédera à l'inventaire des possessions de son Église et en fera libeller l'état, ou polyptyque (813-814). Et lorsqu'après une décadence de plus de quatre siècles, l'abbaye entreprendra la reconstitution de son temporel : les moines consigneront alors soigneusement dans des registres appelés cartulaires, les "donations-restitutions" dont ils bénéficieront.
Entre temps, le déclin de l'Église provençale s'amorce et s'aggrave tout au long de l'époque mérovingienne. Pas seulement à cause des invasions et des pillages. Sans doute est-ce bien pour se prémunir contre les incursions barbares que l'évêque de Senez se fait construire un château sur une hauteur dite aujourd'hui La Roche du Castellet : "C'était une espèce de château-fort, bâti en pierres de taille, ainsi qu'une salle d'arme qui lui était contiguë" et aux murs de laquelle des ébrasements avaient été pratiquées;''. C'est pour la même raison qu'abandonnant la ville romaine Salinae, non défendable dans la plaine mais où pourtant s'élève leur église paroissiale, les Saliniens remettent en état l'oppidum de Sinaca; et qu'il l'exemple de leur évêque, les habitants de Riez vont à nouveau chercher refuge sur la colline Saint-Maxime.

Puismoisson

Sur l'actuelle commune de Puimoisson, dans la vallée de Lamas (qui conservera son toponyme jusqu'au XV' siècle sous la forme de Lam), Charlemagne a fait donation au diocèse de Valence d'une église dans laquelle, quatre siècles plus tôt, Maxime, évêque de Riez, aurait enseigné la théologie au bienheureux Apollinaire. Puis son emplacement, semble-t-il, niais de proportions autrement importantes, un premier édifice, un palais, s'est élevé vers le v' siècle, en même temps que le groupe épiscopal de Riez, ou peu après. En partie démoli au haut moyen âge, restauré et placé sous le patronage de saint Apollinaire par l'abbaye de Saint-Tiers de Satin (Drôme), il est transformé par les Hospitaliers de Puimoisson en église fortifiée. Celle-ci ne s'est jamais remise du carnage subi pendant les guerres de religion. Classée monument historique.
Il est sûr pourtant que l'insécurité croissante des routes ne suffit pas à expliquer l'absence, durant toute cette époque, de concile régional important. Un texte de Grégoire de Tours relate, vers 580, comment, sous l'évêque Théodorus de Marseille, le clergé de la cathédrale et l'abbé de Saint-Victor pillent les biens de l'Église. Et si les évêques ne se rendent plus aux conciles nationaux qui, eux aussi, s'espacent progressivement, c'est d'abord faute de zèle pastoral. "La décadence du clergé est grande : celui-ci est devenu un instrument aux mains des puissants, qui y casent leurs fidèles ou y entretiennent des vacances prolongées afin de percevoir les revenus de biens immenses''".
D'ailleurs dès le milieu du vil' siècle, la liste des évêques s'arrête pour ne reprendre que, parfois, plusieurs siècles après. Le diocèse de Senez est l'un de ceux où l'interruption survient le plus tôt (après 614) pour se prolonger le plus tard (jusque vers 994), soit une lacune de 380 ans. "La décadence du trône a inévitablement entraîné celle de l'autel, qui était d'autant plus vulnérable que sa puissance matérielle s'était accrue au détriment de sa force spirituelle". Autant que les spoliations, cet affaissement moral explique la disparition de la communauté de Saint-Victor.

Polyptyques carolingiens

Les polyptyques carolingiens ont pour objet l'inventaire du temporel des institutions religieuses. Le plus célèbre, celui de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, est dressé entre 806 et 829. Le polyptyque de l'Église de Marseille date de la même époque (813-814). C'est le plus vieux parchemin conservé en original aux archives de Provence. L'évêque Wadalde, qui l'a fait rédiger, administre en même temps que les biens de son Église, le patrimoine de l'abbaye Saint-Victor qu'il a annexé au domaine épiscopal. Celui-ci se constitue de 13 groupes de propriétés : 10 villae (ici le mot villa a perdu la signification de vaste domaine agricole, que lui donnaient les Romains, il désigne à présent un ensemble plus ou moins important d'exploitations, et a sans doute le sens de territoire) et 3 agri (P ager semble une grande villa). Chacun de ces 13 groupes de propriétés emprunte le toponyme de l'oppidum dont il couvre une partie du territoire. Quatre d'entre eux s'échelonnent le long de la moyenne vallée du Verdon : la villa Vergonis, Vergons), la villa ou ager Sinaca (Castellane), la villa Tregenlia (Trigance), et la villa Rovagonis (Rougon).
L'ensemble des 13 groupes constituant le domaine de l'Église de Marseille représente au total 266 tenures concédées moyennant redevances, dont environ 220 colonges ou fermes, certaines regroupant plusieurs tenures dans le lieu dit qui leur sert de support ; s'y ajoutent 20 bergeries et 8 alpages. Le polyptyque ne dit rien du milieu dans lequel s'intègrent ces exploitations, ni sur ce qui se passe au-delà de leurs limites. Il est vraisemblable que de vastes espaces inoccupés les entourent, en particulier en Haute-Provence. Des massifs montagneux entiers, couverts de forêts plus ou moins épaisses, doivent être à peu près sans peuplement (comme aujourd'hui, d'ailleurs, en tout cas sans maitre et, peut-être, même encore sans nom.

Nos enquêtes et conclusions

Nous ne sommes pas mieux renseignés sur la superficie des tenures, mais nous savons que, ne remplissant pas à elles seules le cadre territorial de l'oppidum, elles y confrontent d'autres propriétés. Par exemple, dans la villa de Rougon, les enquêteurs attribuent expressément à Saint-Victor ( c'est d'ailleurs le seul cas) des condamines et autres terres. Ils indiquent, dans la villa de Vergons, que "des hommes du comte ont [épousé] des femmes à nous" ; le comte (d'Arles ?) a donc un domaine tout proche. Ou encore ils répertorient certaines tenures dont l'Église de Marseille n'a que la tierce part; le tiers du revenu et non pas de la terre, puisqu'il n'est pas question de leurs habitants; ces tenures appartiennent par conséquent à d'autres.
Enfin les enquêteurs précisent la qualité et la quantité des redevances dues : un cens en nature, un tribut en argent, un droit de pâturage en argent ou en nature ; il s'agit le plus souvent soit d'une ou deux brebis (une brebis est généralement estimée à un denier) soit d'un ou deux deniers en espèces, ou parfois d'un porc, agneau ou porcelet, de quelques poules, poulets ou œufs, rarement de grain.
L'accaparement du territoire par les grandes exploitations ne doit pas occulter la permanence de la petite exploitation, mais à Sinaca, à Trigance, à Rougon comme ailleurs, nous ignorons tout des propriétaires fonciers indépendants, grands ou petits, qui se partagent le reste du terroir de l'oppidum. Une exception toutefois, la famille de Mayeul ; l'inventaire que celui-ci fait dresser lorsqu'il devient abbé de Cluny, nous apprend que son père, Foulques de Valensole, avait au IXème siècle des terres à Eoulx, de même qu'à Saint-Thyrs, et d'autres, plus vastes encore, dans les diocèses de Riez et de Fréjus... Nous ne rencontrerons qu'après l'an mil les derniers des-cendants de certains de ces alleutiers, le cartulaire de Saint-Victor les mentionnera à l'occasion de procès que leur fera l'abbaye.

La population de ces domaines

La population des 13 domaines du polyptyque s'élève à près de 1000 habitants, dont une centaine est "à rechercher" (ad requirendum). Les enquêteurs mentionnent leurs noms, par tenure, leurs liens de parenté, leur qualification sociale ou professionnelle, ainsi que l'âge et le sexe de leurs enfants. Ils citent en premier le gestionnaire de l'exploitation, qu'il ait le statut de colon (colonus), en principe juridiquement libre, d'accole (accola), juridiquement libre mais attaché au sol, d'esclave (mancipium), ou parfois de veuve au statut non défini38. La population adulte présente comprend 138 couples, ainsi que 24 pères et mères isolés ayant la garde de leurs enfants. La population "à rechercher" se compose de 64 'Vo d'adultes, dont 6 couples ; parmi ceux-ci, 4 ont un conjoint étranger à la propriété, et 3 ont emmené leurs enfants. Se sont enfuis également 22 pères ou mères isolés, accompagnés de leurs enfants.
Présents ou évadés, cette catégorie de 17 pères et 29 mères seuls avec leurs enfants, représente plus de 24 % de l'ensemble des familles que mentionne le document. Par son importance, elle atteste la précarité des non-libres mariés hors de leur domaine d'origine (et celle de leur progéniture), et la proximité de la fin d'un certain monde.
Certes, quand un non-libre se marie ailleurs, le maître en conserve la propriété ; il ne fait, somme toute, que le "prêter". Mais il perd le fruit de son activité. Aussi négocie-t-il une compensation avec le maitre du domaine qui bénéficie, au contraire, d'un surcroit de main d’œuvre : le serf et l'enfant à naître. La lecture du polyptyque laisse penser que le compromis entre les maîtres respectifs n'a abouti qu'à un prêt temporaire du serf ou de la serve : pour quelques années, ou durant certaines périodes de l'année ; leur descendance n'est jamais décrite, soit qu'elle fasse l'objet d'un partage, soit qu'elle appartienne à l'autre domaine. Les pères et mères enfuis de la propriété avec leurs enfants, sont allés sans doute retrouver leur conjoint asservi à un autre maitre, mais ils ne l'ont pas rejoint forcément chez ce maître.

L'Ager ou villa Sinaca (Castellane)

Des domaines qu'ont inventoriés les enquêteurs, c'est le troisième par l'importance tant du nombre de ses habitants (84) que de celui de ses tenues (22). Il emprunte le toponyme du vieil oppidum qui a pour nom au haut moyen âge Sinaca puis Senne . La colline arrondie qui ferme l'extrémité nord du plan de Castellane, porte encore à son sommet quelques traces d'une enceinte de pierres sèches, visibles en particulier sur son flanc nord-est, au-dessus du carrefour des routes de Digne et de Saint-André-les-Alpes. Le nom de cette colline deviendra Segna aussi bien dans les textes administratifs du XV ème siècle que chez les historiens locaux Laurensi et Gras-Bourguet au XVIII et XIX ème siècles'', enfin Signal de nos jours.
Le toponyme recouvre une aire qui n'a qu'un rapport relatif avec les possessions de l'Église de Marseille et ne sert qu'à les localiser. Elles se composent de dix-sept colonges (exploitations), que le document décrit avec précision :
  • Colonge ad Mmes (littéralement, des Ormes) : gérée par l'accole Fulcomares à qui sa femme Vuteria a donné sept enfants, dont deux jeunes gens et une jeune fille ; ils doivent une brebis comme droit de pâturage ;
  • Colonge ad Fabricas (littéralement, clans les environs des Forges) : Une première tenure, dirigée par l'esclave Dominicus, avec sa femme Stephana ; cinq enfants dont un grand fils et un autre à l'école (une école épiscopale à Digne ? Serait-ce la raison pour laquelle cette famille n'est frappée d'aucune redevance ?) ;
  • Une seconde tenure, régie par l'esclave Vualdeberg, avec sa femme Savina ; trois jeunes gens et deux autres enfants ; doivent une brebis comme droit de pâturage ; y vivent aussi la veuve Maira, sa fille célibataire Luceria, et son fils Lucerius avec sa femme Savilde, tandis que deux autres grands fils sont à rechercher ;
  • Colonge in Eleuicis, aujourd'hui Eoulx : sa tête, le colon Romulus, avec sa femme Maint; ont avec eux un jeune homme, une jeune fille et trois autres enfants, tandis que trois autres grands enfants, deux filles et un garçon, sont à rechercher ; cette exploitation semble la plus imposée en nature : un sens constitué d'un porc, deux poules, dix poulets, quarante oeufs, plus un droit de pâturage sous forme d'une brebis ;
  • Colonge in Bais : gérée par le colon Tudomaris et sa femme Montana, avec trois jeunes gens et deux jeunes filles, plus une petite fille ; une brebis pour droit de pâturage, et le cens;
  • Colonge in Lancione : gérée par une femme-colon, Rustica, dont les filles Juannia et Rentrudis sont mariées toutes deux à un homme étranger au domaine, donc pas nommé ; elles ont deux jeunes gens et deux jeunes filles; en espèces, un tribut d'un denier, et un droit de pâturage d'un denier également ; le cens en nature;
  • Colonge in Cassaneto : cultivée par le colon Teobertus et sa femme Natalia; ont avec eux deux jeunes enfants, mais leurs trois grands fils, dont le clerc Roofredus, sont à rechercher ; un droit de pâturage d'une brebis;
  • Colonge in Fabricas (littéralement : dans les Forges) : Sur une première tenure, le serf Juvinianus et sa femme Genesia, avec cinq jeunes enfants ; un droit de pâturage de deux deniers ; Une seconde tenure, gérée par la veuve Lautrudis, qui a deux jeunes enfants ; une brebis pour droit de pâturage ;
  • Colonge in Bagarris (aujourd'hui Bagarris ou Bagarry) : Sur une première tenure, la veuve Deidona vit avec sa fille âgée de dix ans, et deux jeunes filles; son fils est à rechercher; une brebis pour droit de pacage ; le cens et le tribut en nature ; Sur une deuxième tenure, le colon Aurilius et sa femme Magna ont deux jeunes enfants; une brebis pour droit de pacage; Une troisième tenure, inhabitée (aps/a), est néanmoins cultivée, sans doute par le couple qui précède, car elle est imposée, elle aussi, d'une brebis pour droit de pâturage;
  • Colonge in Mairolcu : cultivée par l'esclave Rodulfus et sa femme Fromuldis; deux filles, de huit et dix ans, et un grand fils ; une brebis en droit de pâturage;
  • Colonge in Fontelaigas : Première tenure : gérée par Maginea, dont le mari, étranger au domaine, n'est pas nommé ; ont une fille de dix ans ; leur fils est à rechercher; redevance non précisée; Seconde tenure : bien que non habitée, doit être cultivée, peut-être par la famille précédente; une brebis comme droit de pâturage ;
  • Colonge in Bugiata : non habitée;
  • Colonge in Dimicinis : non habitée ;
  • Colonge inJuncariolas : non habitée;
  • Colonge in Artigenis : non habitée ;
  • Colonge in Sugione : non habitée;
  • Colonge in Leboraria : non habitée ;
  • Colonge in Fagito (littéralement, le Bois de Hêtres) : non habitée.
Sans doute savons-nous situer la colonge "in Bagarris"; pour celle d'in Eleuicis", J.-P. Poly traduit le toponyme par Eoulxu ; mais les autres ?

La villa de Trigance

Dans la basse vallée du Jabroe, l'Église de Marseille possède un ensemble de 10 exploitations dispersées sur 8 lieux dits (9 colonges et 1 alpage) du territoire de l'oppidum dont il porte le nom. Au sud-ouest du village actuel à qui il a laissé son nom originel en héritage, le vieil oppidum s'appelle à présent Chnslillan. La montagne dont il OCCUpC le sommet (alt. 1 199 m) domine en à-pic, au sud-ouest, une vallée limitant le camp militaire de Canjuers, et au nord-est l'actuelle ferme de Saint-Maries (sur l'emplacement de laquelle se succèderont une église Saint-Maxime donnée à l'abbaye Saint-Victor en 1056, une maison agricole des Templiers, puis une maison forte élevée par les Hospitaliers après que, vers 1312, l'administration comtale leur ait transfere les biens templiers. Prenant appui sur la falaise orientée nord-ouest (sud-est, une enceinte en arc de cercle enferme le sommet (environ 60 x 100 m) derrière deux (peut-être trois) murs de pierres sèches, module moyen ; une chicane) simple décalage des deux murs qui encadrent l'entrée défend l'accès à la zone intérieure.

Population

La population qu'ont recensée les enquêteurs dans la villa de Trigance, se compose de 5 couples, avec 6 enfants et 4 jeunes gens. En fait, elle est plus importante, niais clans 4 exploitations, l'Église ne dispose que de la tierce part, le tiers du revenu, et non pas de la terre, et les paysans ne sont pas recensés parce qu'ils ne lui appartiennent pas.
  • Colonge Rovoredo : Sur une première tenure, le colon Vitales et sa femme Audoberta vivent avec leurs cieux filles, Dominica et Maurentia, mariées chacune à un homme étranger au domaine; elles ont elles-mêmes, outre une fille mariée également à un étranger, 3 enfants et .5 jeunes gens. Au titre du cens, ils doivent 1 porc, du lait, 1 brebis, 5 poulets, 2 poules et 40 oeufs. Une seconde tenure, inhabitée, ne doit pas être cultivée non plus puisqu'elle n'est pas imposée.
  • Colonge in Greseto : le colon Desiclerius et sa femme Paula ont deux enfants; ils doivent un sens semblable à celui de la colonge Rovoredo.
  • Colonge in Plevra : inhabitée, non imposée.
  • Colonge ad illo Calaone : inhabitée, non imposée.
  • Colonge in Mairolis : inhabitée, non imposée.
  • Colonge in Mainosco : tierce part;
  • Alpage in Mainosco : tierce part.
  • Colonge in Lemecca Massiliensi : tierce part.
  • Colonge in Vultonas : tierce part.

La villa de Rougon

Le plus petit et le moins peuplé des ensembles recensés par le polyptyque. La villa ne couvre qu'une partie du vaste territoire rele vant de l'oppidum de Rougon13, dont elle emprunte le toponyme, et qui a pour limites, au sud, les gorges du Verdon, au nord, une grande barre de montagnes dont deux sommets culminent à près de 2 000 ni : le Chiran et le Moure de Chanier. Aujourd'hui les communes de Rougon, de La Palud-sur-Verdon, de Chitteauneuf-lès-Moustiers (rattachée administrativement à La Palud) et de Levens (rattachée à Majastres) se partagent cette étendue.
A la recherche des traces des exploitations constituant la villa, nous avons d'abord confronté le texte du polyptyque tel qu'il a été édité au XI ème siècle avec le parchemin original, puis consulté les archives, relevé l'évolution des toponymes, parcouru la montagne, questionné les bergers. Ce travail a permis de situer les propriétés nommées :
  • Colonge in Carnillas : nom difficile à déchiffrer sur le parchemin à cause d'une déchirure; de fait, on lit habituellement in Carnillas ou Carmillas; mais proposons cependant de localiser cette colonge au pied de Counilliés, à l'emplacement de l'actuelle ferme des Allaves, sur le territoire de Châteauneuf (présence de débris de tegulae, ou tuiles romaines). C'est la seule exploitation de la villa où un habitant est présent et nommé : une jeune fille appelée Maguildis. Cinq rustres de la colonge sont à rechercher, dont nous avons aussi le nom. Encore cinq autres personnes sont à rechercher : les "enfants de Scolo", sans plus de précision sur leur père4".
  • Colonge in Bagella : s'identifie aisément au quartier de La Palud qui a conservé le toponyme de Bagelle, sur la rive droite du ruisseau du Brusquet mais qui, montant alors plus haut au flanc de la montagne de Barbin, aurait englobé peut-être le quartier appelé aujourd'hui Bourbon avec, à sa limite supérieure, l'habitat-refuge de Counier dont subsistent des vestiges.
  • Colonge in Dogone : elle devait occuper la basse vallée du Baou, à cheval sur les actuelles communes de La Palud et de Rougon ; avant son confluent avec le Verdon, ce torrent élargit ses rives, pour former une cuvette de terres fertiles, qu'il referme en aval par une sorte de Glue. Une montagne surplombe en à-pic cette due et le Verdon, et en pente raide la cuvette : la Rocas dau Due. Traces d'habitat au sommet.
  • Bergeries in Corcione : Le quartier qui, à La Palud, a conservé le nom de Courchon, s'étend du pied de l'ancien oppidum de Rougon jusqu'à la rive gauche du Brusquet; peut-être le toponyme couvrait-il également le plateau dit aujourd'hui Plaine de Girard, où subsistent des restes de murs impossibles à dater : vestiges d'enclos à moutons ?
  • "in Taverna, nous avons la tierce part de cette colonge", a lu l'éditeur du document. Aucun lieu-dit, dans la région, ne porte un nom pouvant dériver de Taverna. En revanche, une lecture plus attentive du manuscrit original laisse supposer que cette phrase, isolée par l'éditeur n'est en réalité que la suite logique de la précédente. En effet, le signe (une croix au centre d'un O) qui, sur le parchemin, sépare une phrase d'une autre n'existe pas entre la précédente (bergeries in Corcione) et celle-ci (in Taverna), mais se trouve bien AVANT la première et À LA FIN de la seconde. Les deux fragments réunis donnent : "Bergeries de Courchon : nous avons la tierce part de la maison"' de cette colonge". Ainsi reconstituée, cette phrase a un double mérite : Elle explique pourquoi le document ne nomme pas les exploitants de Courchon : l'Église de Marseille n'y est pas propriétaire des bergeries mais seulement du tiers de leurs revenus ; Elle explique aussi la situation fiscale dans la villa : les deux alpages décrits ci-après (in Nitras et in Agneglo) doivent fournir chacun une brebis ; donc un ou plusieurs occupants de la villa les utilisent et acquittent en conséquence le pasquier ; or seule la présence d'une adolescente ou jeune fille est signalée ; mais tout devient clair si les bergeries de Courchon élèvent toujours des troupeaux.
  • in na... : le nom du premier alpage, très difficile à déchiffrer, on lit aussi : in Nitras. Après agglutination de de et adjonction du suffixe acium, on nous a fourni le toponyme de Deneyras, actuel quartier de la commune de Rougon. Il se peut que le Nitras du IXème siècle, plus vaste encore que notre Deneyras, ait intégré  les quartiers que nous appelons Sine et Peycal (Peycard sur la carte IGN). Ce grand territoire se trouve en effet délimité par deux frontières naturelles, deux ravins plus profonds que les autres : celui de Praoux à l'ouest, celui de Peycal à l'est.
  • in Agneglo : le second alpage devait s'étendre sur un territoire long de plus de 4 km, borné au nord-ouest et au sud-est par une montagne et par un ravin dont les noms présents dérivent probablement du vieux toponyme : le coula de l'Agneau (1 135 m), sur l'ancienne commune de Levens (rive droite de l'Estoublaïsse, affluent de l'Asse); le ravin de l'Acco d'Agneau, affluent du Baou, sur le territoire de Chauvet (hameau de Chateauneuf). L'alpage incorporait peut-être l'actuel quartier Saint-Barnabé, dont subsistent l'église en ruine et l'ancien cimetière de Levens, qui la flanque (présence abondante de débris de tegulae).
  • Condamines et terres de Saint-Victor : les enquêteurs précisent : "Nous avons la tierce part de ces condamines et de ces terres de Saint-Victor')". Ils n'indiquent aucun nom qui permettrait de localiser cette réserve et ces terres de l'abbaye. Mais la seule donation-restitution dont celle-ci bénéficiera sur le territoire de la villa, est, en 1056, l'église Saint-Maxime, qui a donné son nom au quartier Saint-Maymes. Nous pouvons donc supposer que les propriétés que, pour une fois, l'enquête attribue expressément à Saint-Victor, se situaient alentour.

Conclusion

Ainsi la villa de Rougon est plus habitée que ce qu'une lecture rapide du document aurait pu laisser croire : dans les bergeries de Courchon et dans les deux alpages, des bergers soignent et gardent des troupeaux, et les conclamines de Saint-Victor, toujours en culture, fournissent des revenus. D'ailleurs d'autres domaines se partagent le territoire de l'oppidum ; entre autres ceux que dominent les habitats antiques ou médiévaux de Meyreste et du Puy des Charmes ; celui également qui se devine à l'emplacement de la ferme de La Clue, où chaque labour fait remonter à la surface des fragments de tegulae.

Le régime domanial : un système social et économique ébranlé

Semblable analyse de chacun des 13 ensembles de propriétés par des hommes connaissant bien la géographie et la toponymie locales, apporterait évidemment quelques lueurs supplémentaires sur un IX ème siècle provençal mal connu. Il est quand même surprenant de constater que, sur le millier d'habitants recensés par les enquêteurs, une centaine sont en fuite; que sur 266 maisons ou exploitations décrites, 114 sont vides et abandonnées, dont 7 sur 22 à Sinaca, 4 sur 10 à Trigance, 3 sur 7 à Rougon. On a attribué la cause de ces évasions et de ces friches à une profonde crise démographique et économique. Explication juste mais partielle. Il s'agit d'abord d'une crise de civilisation.
Les mentalités ont changé, les valeurs sur lesquelles reposaient le système social et le système économique du régime domanial sont ébranlées. Parmi la centaine de personnes "à rechercher" qu'énumèrent les enquêteurs, beaucoup de jeunes - dont 10 à Sinaca - mais aussi des pères ou mères de familles, souvent avec leurs enfants; si les uns et les autres ont fui leur domaine d'attache, ce n'est probablement pas pour rejoindre un nouveau maitre, mais pour chercher refuge et liberté dans la montagne : à une heure ou deux de marche, ils y trouvent la forêt pour leurs porcs, libre dépaissance pour leurs moutons, quelque vallon pour leur jardin, des grottes pour s'abriter ou bien des pierres sèches pour leur cabane. Avec l'indépendance. Car, précisément dans les possessions ecclésiastiques les premières, le maitre a accaparé la justice et a tout pouvoir pour juger ses tenanciers, même libres, mais faute de moyens de coercition, il reste dans l'impossibilité de ramener ses paysans Fugitifs. 

Au Xème siècle

Cette mutation va se traduire, au X ème siècle, par un important mouvement d'émancipation de serfs en Provence et le développement de la petite propriété''.
Au long des cent cinquante ans qui suivent l'inventaire des biens de l'Église de Marseille, le sort de la population va encore empirer, d'abord à cause des guerres entre héritiers carolingiens, ensuite à cause des rivalités meurtrières entre nobles bourguignons et provençaux, à cause enfin des sanglants pillages sarrasins. En 923, soit 110 ans après Wadalde, son successeur sur le siège épiscopal de Marseille sollicite de l'évêque d'Arles de nouveaux domaines; les propriétés "d'où lui et les fils de son Église, de l'un et l'autre sexe, serfs ou libres, tiraient leur subsistance", explique-t-il, ont été abandonnées par ceux qui, cessant de les cultiver pour fuir les Sarrasins, ont cherché refuge auprès de lui.Et comme le polyptyque situe en Haute-Provence et en Provence orientale les domaines les plus nombreux (8 sur 13) et les plus peuplés, c'est donc le saccage de ces contrées qui a provoqué l'épuisement des res-sources de l'évêque.
Malgré les conditions inhumaines dans lesquelles se débattaient, au début du IX s., les travailleurs des domaines, et l'aggravation qu'elles subiront au cours des décennies suivantes, les survivants seront encore en nombre suffisant pour fournir la masse paysanne au moment de la réoccupation progressive des terres, autour de l'an mil, avec les rescapés des grands domaines de tradition romaine ou carolingienne, et ceux des centres de peuplement secondaires de tradition protohistorique.
La villa de Rougon fournit une illustration probante de cette mutation : tandis que les enquêteurs de Wadalde n'y mentionnent qu'une seule présence, celle d'une jeune fille, les paysans s'y trouveront en nombre tel, un siècle et demi après, que pour les organiser en une nouvelle forme de vie sociale, les seigneurs seront amenés à ériger quatre églises (N.-D. de La Palud, Saint-Christophe de Rougon, Saint-Pierre de Chauvet et Saint-Barnabé de Levens) puis quatre châteaux : le Chastelas de Chauvet, Château Neuf des Barris, Rougon probablement sur la barre dite des Catalans, et Levens, au-dessus du ravin de l'Estoudeou.

Rivalités entre provençaux bourguignons et ceux de droit romain.

Les fils du Comte d'Arles et leurs compagnons les chassent du Freinet

Au traité de Verdun (843), qui divise l'Empire carolingien, la Provence échoit à Lothaire. Durant plus d'un siècle, elle va subir successions tumultueuses, dislocation et gouvernement chaotique. À la mort d'Hugues d'Arles, marquis de Vienne et duc de Provence (947), elle se trouvera incorporée à la Bourgogne transjurane (englobant une partie de la Bourgogne actuelle, de la Franche-Comté et de la Suisse) pour former, avec le Viennois, le royaume de Bourgogne-Provence, qui s'étendra de Bâle à la Méditerranée. Le roi, trop éloigné, déléguera ses pouvoirs à quelques lignages bourguignons. Dès 948, Conrad nommera les deux frères Boson et Guillaume comtes d'Arles et d'Avignon, et Griffon comte d'Apt, et leur adjoindra des vicomtes à Marseille et à Cavaillon. Investis de charges qui deviendront héréditaires, les comtes et autres hauts fonctionnaires bourguignons, peu à peu, vont acquérir une véritable indépendance. De sorte que deux ou trois siècles après le patrice Mummolus, un certain nombre de familles nobles bourguignonnes, tentant à leur tour l'aventure en Provence, cherchent à prendre la place des familles latino-chrétiennes de vieille souche provençale, et les spolient.

Le jeu des Sarrasins

Les Sarrasins, ou Maures d'Espagne, ont la maîtrise de la Méditerranée, leurs flottilles font des incursions dans les ports provençaux. À la fin du IX ème siècle, un de leurs bateaux s'échoue dans le golfe de Saint-Tropez. L'équipage trouve refuge sur les hauteurs boisées avoisinantes, y aménage une base, met à sac les environs, reçoit des renforts. L'établissement des Sarrasins en Provence a donné matière à récits dans quelques "vies de saints", telle la Vie de Saint Bobon (originaire de la région de Sisteron), qui renferment des renseignements sur les péripéties de cette occupation. Mais les auteurs, qui écrivent un siècle ou deux après les événements, ont l'ambition d'attiser la ferveur religieuse par de pieux exemples, nullement de faire oeuvre d'historiens. Seul Liutprand, évêque de Crémone (Lombardie';, contemporain des événements (il meurt en 972) qu'il suit d'un bon poste d'observation (la cour d'Hugues d'Arles) fournit un témoignage cré-dible mais relativement bref.
D'après ce qu'il laisse entendre, dans un premier temps au service des Bourguignons, les pillards sèment la ruine en Provence orientale et centrale, en utilisant les divisions locales. Ainsi Fouquier de Valensole qui, lors de son mariage, avait spécifié son appartenance à la "loi romaine", perd bientôt ses domaines et la vie ; sa veuve et son fils Mayeul doivent s'enfuir à Mâcon, l'une des cités des comtes d'Auvergne, eux aussi de tradition latine : "Ils n'étaient pas les seuls à fuir la vengeance des Bourguignons et c'est une chasse à l'homme sans pitié que laisse supposer la liste des fuyard".
Sur le territoire de l'antique cité des Saliniens, aucun document historique n'accrédite les méfaits des Sarrasins et des brigands qui les ont rejoints. Nous ne saurions en déduire que sont sans aucun fondement les épisodes décrits par les historiens régionaux des XVIII ème et XIX ème siècles tels Laurensi et Lambert. D'après ce dernier, une bande se serait installée dans les parages de Castellane pour servir de relais aux pillards qui, par la route Castellane-Comps-Draguignan, ramenaient butins et captifs jusqu'au littoral, d'où partaient des navires pour les marchés maures des Baléares, de Sardaigne, de Sicile et d'Afrique du Nord". Quoi qu'il en soit de ces approximations, il est certain que depuis les invasions barbares, la population a abandonné les villes romaines de Salinac et de Riez, indéfendables dans la plaine, et trouvé refuge sur les antiques oppida de Sinaca et de Saint-Maxime.
Quant aux tours et aux portes dites sarrasines que nous rencontrons à travers la Provence et qui ont excité tant d'imaginations au siècle dernier, leur rapprochement avec les fortifications arabes ne repose que sur de vagues ressemblances.&

Saint-Pancrace - Digne
Digne
Vallée de la Bléone - Digne
Digne
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