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En attendant l'abolition des privilèges des seigneurs du Verdon

​Le marquis Pierre-Louis de Demandolx-La Palud, premier consul d'Aix et procureur du pays (1787-1788)

C'est à Aix que le marquis Pierre-Louis de Demandolx, seigneur de La Palud et de Meyreste, a épousé Anne-Thérèse-Adélaïde de Gueidan (24 janvier 1745). Elle a dix ans de plus que lui, mais aussi une dot de 20000 livres. Fille de Gaspard de Gueidan et d'Angélique de Simiane de la Coste, elle descend en effet d'une famille enrichie dans le négoce. Conseiller du roi, président à mortier au parlement d'Aix, Gaspard, père d'Adélaïde de Gueidan, a acquis notamment la seigneurie du Castellet-Mousteiret (1720) et, trente ans plus tard, celle d'Aurent ; ces deux seigneuries sont érigées en marquisat sous le nom de Gueidan (22 avril 1752).
Pierre-Louis de Demandolx rend hommage pour La Palud et Meyreste en 1757 et 1778. Entre temps, Adélaïde meurt à La Palud (1766) à l'âge de (il ans. Elle sera le dernier membre de la famille à être enterré dans le tombeau seigneurial. Ils ont eu trois enfants, dont César-Amable et Jean-Gaspard de Demandolx. Né à La Palud le 6 novembre 1747, embarqué sur une frégate à rage de 17 ans comme volontaire, César Amable passe en mer le reste de sa courte vie (il mourra à 38 ans). Nommé lieutenant de vaisseau (mars 1779), il se trouve devant Port-Royal, l'une des iles de la Martinique, y tombe malade et y meurt en décembre.
Devenu l'aîné de la famille, Jean-Gaspard obtient du grand maitre de Malte l'autorisation de quitter l'ordre. Envoyé en Lorraine à l'âge de 14 ans, il avait été placé sous l'autorité de son oncle Scipion, en garnison à Lunéville. Bien qu'assez petit de taille et assez délicat, il est resté trois mois comme fusilier, ensuite appointé, puis sergent avant d'être reçu comme officier.  Il se marie le 23 janvier 1787 et, peu après, reçoit de son père les seigneuries de La Palud et de Meyreste. Le marquis Pierre-Louis de Demandolx, quant à lui, ne séjourne plus guère à La Palud, résidant habituellement à Aix, où il est venu grossir l'effectif des familles de noblesse rurale urbanisées et intégrées à la "caste" de cette noblesse de robe parlementaire qui vit sur un grand pied dans les beaux hôtels qu'elle se fait construire ou que le siècle précédent lui a légués. Après avoir transmis ses droits à son fils, il devient premier consul d'Aix et procureur du Pays pour l'année 1787-88, à soixante-douze ans. Avec lui ont été désignés le célèbre avocat Jean-Joseph Pascalis comme assesseur, et de Saint-Ferréol et Gérard comme consuls.

Gestion de La Palud

Mais durant la période où il a exercé son emprise directe sur La Palud, maints conflits l'ont opposé à la communauté. En 1746, il a intenté un procès au conseil : invoquant une sentence arbitrale vieille de près de cinq cents ans (20 mai 1304) qui attribuait au seigneur le choix du "bannier", il prétendait mettre la rétribution de celui-ci à la charge des habitants. Or la communauté désigne déjà et paie un garde-terres chargé de veiller à la protection des récoltes. Tout en refusant de rémunérer le ban-nier, elle souhaitait le maintien de cette police du seigneur à côté de la sienne propre "par l'intérêt qu'elle a que le bannier nommé par le seigneur ne tolère pas les abus que peuvent commettre les bergers soit dans les deffens qui sont la source des pâturages, soit à l'égard des fruits. Le garde-terres n'a rien d'opposé au bannier; l'un et l'autre rempliront leurs fonctions, l'un contribuant à la garde du terroir et l'autre en faisant exécuter les peines du ban.
Il y a eu encore d'autres discussions et d'autres procès.En 1783, la communauté doit payer les dépens, s'élevant à 2 473 livres. N'ayant pas d'argent et trop pauvre, elle demande à l'intendant de la province la permission d'emprunter trois mille livres''. Elle est d'autant plus pauvre que, cette année-là, à la suite de plusieurs mau-vaises récoltes, il lui faut secourir plus de cinquante familles, soit presque la moitié de la population, car le blé manque et la disette menace. Celle-ci ne fera d'ailleurs que s'aggra ver dans les années qui viennent.
L'hostilité latente entre la communauté et le seigneur, quasi générale dans le monde rural de la Provence, remonte pour La Palud à plus d'un siècle et demi, ainsi que l'attestent les démêlés judiciaires de 1620; l'intendant de Provence Cardin Le Bret la mentionnait comme un fait de notoriété publique dans une lettre du 2 juillet 1706; elle n'a cessé de s'envenimer tout au long du siècle et va exploser avec force.

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Trigance : Sage et miséreuse communauté

Déjà Anne-Marie de Demandolx, dans les dernières années de sa vie, avait affermé à un bourgeois de Castellane la terre de Trigance où elle n'habitait plus, tandis que son mari, Cosme-Maximilien de Valbelle, n'y avait prati-quement jamais résidé, occupant à Aix la charge de président à mortier. Plus tard, leur fille Marguerite Delphine de Valbelle, et son mari Geoffroy de Valbelle, qui ne viennent que fort rarement dans leurs seigneuries de Haute-Provence, ont nommè fermiers généraux de la terre de Trigance, Gras et Carbonnel, notaire et procureur au siège de Castellane.
Cependant, lorsqu'en 1753 Marguerite Delphine de Valbelle annonce sa prochaine venue, en compagnie de son fils et de sa belle-fille, c'est fête au village. Pour leur témoigner son respect ainsi que "la joie et le plaisir de les voir dans le pays", le conseil décide de leur offrir 150 poulets, 1 quintal (40 kg) "de beau lard", 1 quintal "de beau et bon jambon" et 4 veaux gras. En outre, il achète 1 quintal de poudre pour la bravade, fait venir deux tambourins et un fifre, et nomme un capitaine, un lieutenant, un sergent et un porte-enseigne chargés de "maintenir le bon ordre".
Pour apprécier ces manifestations de liesse relativement coûteuses, il faut se rappeler le triste état des finances communales : l'année précédente encore, une partie de la population étant dépourvue de blé en raison de la mauvaise récolte, le conseil a dû emprunter 1 500 livres pour s'en procurer, à rendre au mois de septembre, époque où les particuliers auront du, de leur côté, lui rembourser les avances qu'il leur a faites. Cet attachement qu'elle a conservé à ses seigneurs malgré leur éloignement, la communauté le manifeste aussi à l'occasion des deuils : en 1755, quand Marguerite Delphine de Valbelle perd son fils, le conseil s'empresse de lui écrire pour l'assurer de la part que les habitants prennent à son malheur.

Appauvrissement de la région

L'une des causes les plus spectaculaires de l'appauvrissement de la communauté, l'érosion, continue à dégrader le terroir. Les eaux fluviales ravinent les pentes, emportant "faïsses" cultivées, ponts et chemins. En 1759, le conseil décide, après accord de la viguerie de Draguignan, un emprunt de 3 000 livres destiné à financer la construction d'un pont neuf sur le jabron ; il vote, pour couvrir cet emprunt, un impôt spécial de 2 livres avec cote, pendant quatre ans. Des maçons étrangers viennent soumissionner, leurs frais d'hébergement étant pris en compte par la communauté, soit 2 livres 4 sous par jour pour trois repas et autres dépenses d'auberge. Finalement, c'est un entrepreneur de Grasse qui se charge de l'ouvrage aux meilleures conditions. Mais bientôt, il soulève les protestations parce qu'il "ne fait pas de bon travail et n'emploie pas de bon mortier", faisant ainsi craindre que le pont "ne sera pas solide comme l'on s'attendait". Néanmoins, celui-ci est achevé en 1761.
L'irrégularité des rendements, résultat du climat excessif et de la dégradation du sol, a pour effet de maintenir une disette quasi permanente. En 1764 et en 1765, le conseil demande par trois fois à l'intendant de Provence l'autorisation d'emprunter 1200 livres pour acheter du blé, attendu "la grande nécessité des pauvres" et "la disette qu'il y avait de trouver du blé"; il chume pouvoir à Jacques Alphand, premier consul, et à Antoine André, lieutenant de juge, "d'arrêter tous les blés qui se trouvent dans le lieu", car "la plus grande partie du peuple est... à la faim"; il sollicite également de l'évêque de Riez, vu "la grande misère", l'autorisation de se servir des 60 livres provenant de "deux dominicales". L'année suivante, il mandate les consuls pour acheter 20 charges (32 hl) de blé et se rendre au besoin à La Palud afin de traiter avec le marquis Pierre-Louis de Demandolx.

L'hiver est rude dans le Verdon

Souvent les rigueurs de l'hiver et les gelées ajoutent leurs méfaits à ceux des eaux torrentielles. En 1766, le froid et les orages provoquent de si graves dommages que le conseil de Trigance (comme d'ailleurs la communauté de Castellane) doit demander un soulagement à l'intendant de Provence. L'année d'après, dans un rapport aux procureurs du Pays, il expose les conséquences des dégâts causés par le froid et les inondations : nouvelle menace de disette et prix élevés des grains. Il sollicite en même temps l'intervention auprès des autorités aixoises du marquis de Castellane-Majastres, gendre de la dame de Trigance. En 1768, c'est un fléau différent qui s'abat sur les récoltes de fruits : les chenilles. A défaut d'autres remèdes, les habitants sollicitent de l'évêque de Riez la permission "de faire l'abjuration" des insectes.
A la suite des dévastations qu'ont occasionnées les débordements du Jabron et que les experts évaluent à 12 000 livres, la communauté, qui "se trouve en arrière" d'environ 4000 livres, prie la marquise de Valbelle (1771) d'intercéder auprès des procureurs du Pays pour obtenir la remise en état des chemins conduisant à Draguignan et à Castellane, devenus impraticables, et quelque indemnisation. Même démarche, quatre ans plus tard, et restauration du pont de Sauté, où celui "qui voudrait y passer témérairement serait en danger".
Bien que résidant loin de la Provence, la dame de Trigance semble n'avoir jamais oublié sa petite seigneurie aride et miséreuse. Aussi lorsqu'elle vient à Aix (1781), le conseil y délègue-t-il Joseph Bouvier, lieutenant de juge, et Roch André, consul, pour "lui faire compliment sur son heureuse arrivée en Provence, lui témoigner l'envie que touts ses vassaux auraient de l'avoir à Trigance, l'assurer de leurs respects et de leur soumission, lui souhaiter toute sorte de bonheur, de prospérité et une longue vie, la prier de continuer ses bontés...".

Dégâts des eaux

Au printemps de 1783 sévit une terrible sécheresse qui détruit la moisson clans toute la région. Le conseil donne mission aux consuls d'exposer la misère du lieu à la marquise Marguerite Delphine de Valbelle, dont on a de "tous les temps ressenti les bontés et la charité". De son côté, il achète 25 charges (-10 hl) de blé "méteil", qu'il distribue à ceux qui en ont le plus pressant besoin, avec remboursement prévu à la Saint-Michel, nombre d'habitants se trouvant "hors d'état d'avoir crédit".
Puis les orages provoquent de nouveaux dégâts (1787). Il faut remplacer le pont de bois de Sauté, qu'"un précipice affreux" rend inutilisable, par un pont de pierre, et construire un pont sur le vallon de Miessole, désormais infranchissable autrement. Le premier consul demande à l'assemblée de la viguerie, convoquée à Draguignan, la réparation d'urgence du chemin menant à Castellane, "tout à fait impraticable et néanmoins le plus fréquenté", les foires qui se tiennent en cette ville permettant aux habitants de Trigance de faire quelque commerce. La viguerie promet 400 livres, et Jean André Audibert, de Rougon, accepte d'effectuer les réparations pour ce prix.
La marquise Marguerite Delphine de Valbelle étant décédée, Trigance et Estelle échoient à sa fille, Marguerite Delphine Alphonsine de Valbelle, et au mari de celle-ci, le marquis Antoine Henri de Castellane-Majastres, qui les garderont, avec leurs autres seigneuries, jusqu'à la Révolution. Comme les précédents, les nouveaux seigneurs n'habitent jamais leurs châteaux montagnards mais portent parfois quelque attention à leurs lointains sujets.
Le conseil demande à Marguerite Delphine Alphonsine (1787) d'employer les 2 000 livres léguées par sa mère, au paiement des arrérages des impositions, qui dépassent 5000 livres. Il promet d'exonérer chaque année, grâce à l'utilisation de ce don, les plus pauvres des habitants. L'opération sera conforme ainsi à l'intention de la défunte bienfaitrice, qui entendait participer à la dépense du pont (construit en 1760), cause principale des arrérages; elle le sera tout autant à la volonté personnelle de la nouvelle dame de Trigance, qui désire affecter la rente de ces 2000 livres placées en intérêts "à la décharge des tailles des plus pauvres".

Exode

La sclérose dont souffre l'économie rurale de la Haute-Provence avant la Révolution et le déclin de la production engendrent l'exode d'une partie de la population vers les campagnes et les cités plus accueillantes de la Basse-Provence. Pour tenter d'améliorer le sort des habitants et arrêter leur émigration en leur donnant de l'ouvrage, le conseil de Trigance veut accroître les surfaces cultivées. En 1759 et 1760, il requiert de la marquise Marguerite Delphine de Valbelle l'autorisation d'ensemencer pendant neuf ans les défens des Moulières, de la plaine de Charbonnière et du Villar, moyennant la rétribution accordée en 1686 et 1687 à Barthélémy de Demandolx. La dame de Trigance le renvoie à Saliès, "son procureur général". Il renouvelle sa pétition avec insistance (5 décembre 1762). Cependant, certains habitants craignent que ces nouveaux défrichements n'accélèrent la destruction des sols; quelques semaines après son installation, le nouveau conseil révoque (27 février 1763) les décisions prises par le précédent, sous prétexte qu'elles sont aussi contraires aux arrêts du Parlement que préjudiciables aux intérêts du roi et du public. Il rappelle que ces terrains portent en effet de gros et petits chênes "d'espérance pour la construction", et dont le glandage constitue un important revenu pour la communauté. Il explique enfin que celle-ci serait exposée à perdre non seulement "les fruits de ce quartier, mais encore le fonds d'un terrain léger et sablonneux que la pluie emporte".
Ce raisonnement, qui se refuse à compromettre davantage l'avenir, serait sans défaut s'il ne s'agissait d'abord de sauver le présent en donnant à manger à ceux qui ont faim. Les gens qui le tiennent sont relativement à l'aise et le démontrent quand, pour museler les partisans du défrichement, ils prétendent condamner l'accès aux séances du conseil, avec voix délibérative, aux particuliers ayant moins de 100 livres de cote cadastrale. Il n'est donc pas étonnant que, dès l'année suivante, le nouveau conseil révoque à son tour les délibérations du conseil précédent, et vote l'exécution des décisions de défrichement prises en décembre 1762. Il fait procéder à la mise en culture (1765) en se conformant à la façon employée autrefois en semblables circonstances : les terres à défricher sont divisées en parcelles égales et tirées au sort; chaque particulier doit cultiver sa "faïsse" dans le cours de l'année, sous peine de déchéance de ses droits et de dépossession par le premier venu ; il doit aussi payer la double dîme sur tous les grains récoltés, et fouler aux aires communales sous peine de 30 livres d'amende et de confiscation des gerbes. Des experts sont désignés, qui ont mission de veiller à l'exécution sans délai de ces décisions, car la disette menace encore une fois ; ils font respecter l'interdiction de couper les chênes, seuls étant autorisés le débroussaillage et l'ébranchage des pins; ils s'assurent que toutes les terres sont ensemencées dans l'année, en conservant, comme de coutume, un passage pour les bestiaux.

Jean-Gaspard de Demandolx-La Palud (1787)

À la veille de la Révolution, la branche aillée de la famille de Demandolx, dans l'incapacité d'enrayer son déclin, se trouve contrainte de céder sa seigneurie de Demandolx. Contraste étonnant, la branche cadette des Demandolx-La Palud, grâce à une série d'heureuses alliances, atteint à son apogée : le père cumule à Aix les charges et les honneurs; le fils, après avoir épousé l'une des plus riches héritières du haut négoce marseillais, ajoute la seigneurie-mère de Demandolx à son propre patrimoine tricentenaire : La Palud et Meyreste. La puissance de la branche cadette ne durera toutefois qu'un court laps de temps, la grande secousse sociale et politique va bouleverser les destins. Né le 8 avril 1733, Pierre Jean-Baptiste Alexandre de Demandolx, fils puîné de Pierre de Demandolx, seigneur de Demandolx, et de Gabrielle de Castellane d'Aluis, a été reçu de minorité à Malte. Il n'avait alors que 11 ans, mais ne quittera jamais l'Ordre, même après 1777 quand, à la mort de son frère aîné, il aura hérité de la terre de Demandolx. Capitaine dans le régiment Dauphin Infanterie à Pàge de 30 ans, il s'est retiré du service actif dix ans plus tard, n'ayant pas réussi à se faire nommer lieutenant-colonel. Il accepte la succession de son père (1781) sous bénéfice d'inventaire, eu égard à l'énorme passif, environ 115 000 livres. Après avoir épuisé sa fortune personnelle à rembourser une partie de la dette, il se résout à faire donation de la terre de Demandolx, dont il ne garde que l'usufruit, à son neveu Jean-Gaspard de Demandolx-La Palud, à condition que celui-ci éteigne le reste de la dette, soit 80 000 livres environ. Il prononce ses voeux de chevalier profès de Malte et reçoit la commanderie des Paliers, dans le Gévaudan, rattachée au grand prieuré cle Saint-Gilles. Pendant la Révolution, il émigrera d'abord à Puget Théniers (février 1792) puis, quelques mois après, rentrera à Castellane. Son neveu Jean-Gaspard commence à rembourser les dettes grevant la terre de Demandolx. A 38 ans, il épouse Jeanne-Rosalie Borély, 21 ans, fille de François Toussaint Borély et de Marie-Catherine de S'Irian. La cérémonie est célébrée au château de Bonneveine par Jean-François de Demandolx, théologal de l'église de Marseille, vicaire général du diocèse.

Le "présent"

Parmi les prestations féodales auxquelles sont assujetties les communautés, l'une des plus répandues est le "présent" que les habitants doivent au seigneur quand il marie son fils ; le marquis Pierre-Louis de Demandolx a donc avisé les consuls de La Palud de l'établissement de Jean-Gaspard ; la communauté, quel que soit l'état de ses finances, ne peut se soustraire à son obligation. On fait lecture de la lettre du seigneur devant le conseil, qui prend la délibération suivante : "Le conseil a appris avec un sensible plaisir et avec la plus grande satisfaction le prochain établissement de Monsieur le Marquis de Demandolx fils, par la lecture qui vient de lui être faite de la lettre que Monsieur le Marquis, seigneur de ce lieu, a fait l'honneur aux sieurs consuls. A délibéré unanimement de lui témoigner et à Monsieur de Demandolx son fils, la joie et la sensibilité qu'ont eu tous les habitants de ce lieu, de leur en faire les compliments les plus honnêtes et les plus sincères pour et au nom de cette communauté, et en outre et en reconnaissance de leurs bontés et générosités, le conseil charge les dits sieurs consuls de faire un présent au dit seigneur de la somme de 300 livres, huit paires de perdrix et deux lièvres pour plus grande marque de notre respectueux attachement et sans tirer en conséquence ; le présent sera présenté au dit seigneur par le sieur Turrel, premier consul, qui prendra l'argent nécessaire à la bourse de la communauté pour faire le dit présent et le voyage". C'est quelques semaines plus tard que Pierre-Louis cède à son fils Jean-Gaspard La Palud et Meyreste, se réservant toutefois une pension de 3000 livres et l'habitation, pour lui et sa fille l'abbesse des liieux, dans le château de La Palud.
Ainsi les fiefs de Demanclolx, La Palud et Meyreste sont, à partir de 1787, possession d'un seul et même seigneur. La terre de Demandolx est évaluée à 150000 livres.
De son côté,.Jeanne Rosalie Borély, femme de Jean-Gaspard, appartient à une puissante "caste" très fermée, qui ne comprend que quelques dizaines de familles de l'industrie, de la finance et du haut négoce marseillais. Outre l'héritage qu'elle attend de sa mère et qui doit s'élever à 60000 francs, elle apporte à son mari près de 290000 francs. En septembre 1789, au début de la Révolution, Jean-Gaspard va passer quelques semaines à Bayeux, au régiment de Lorraine Infanterie, où il sert encore avec le grade de capitaine. Puis il habite, à la fin de l'année, avec sa femme et sa belle-famille, à Avignon, chez un M. Teste, rue de la Croix. En février 1790, il enverra sa démission d'officier et émigrera en Suisse.

Dans les autres seigneuries de la région

Depuis le XVIe siècle, le nombre des seigneuries subdivisées en coseigneuries ou démembrées en arrière-fiefs, n'a cessé de se multiplier, tandis que s'accroissait en proportion celui des possesseurs de ces terres émiettées. Dans cette foule de seigneurs, dont nous n'énumérons que les principaux, certains sont de nouveaux venus dans la région, beaucoup d'anciennes Familles ayant cédé leurs possessions à la suite de mariages ou de ventes. L'état féodal prend fin avec l'Ancien Régime. Mais de ces petits seigneurs ou coseigneurs, du XVIIe siècle notamment, sont issus des hommes d'églises, des marins, des mathématiciens qui auront leurs heures de gloire, et surtout la plus grande partie de la bourgeoisie des siècles suivants, dont les descendants sont éparpillés aujourd'hui dans toute la Provence.
  • Mieux : a toujours pour seigneurs majeurs les Pontevès : François a fait hommage en 1672, Charles en 1739. D'autres familles cependant se sont implantées : François de Simiane-Pontevès, qui était aussi coseigneur de Châteauneuf, a eu pour héritier, ici, sa fille Marie-Thérèse; celle-ci a apporté ses droits à François-Alexis d'Antoine (hommage en 1711), qui a eu lui même pour successeur .Jean Joseph-Jacques d'Antoine ; celui-ci a vendu à Joseph d'Engelfred (hommage en 1769 et 1775), dont hérite Louis Joseph d'Engelfred.
  • Chasteuil : la famille de Puget se maintient avec Pierre, puis Hubert, qui a cédé en partie (1665) à Charles de Tressemanes ; il a eu pour successeurs Joseph et François (hommage ensemble en 1673), Jean-François (1686), Jean-Louis (1694), et Joseph Pierre (1767).
Quant à la famille Tressemanes, si elle conserve le fief de Brunet jusqu'à la Révolution, elle s'est arrêtée ici à l'aube du XVIIe siècle ; auparavant Arthur, puis Jean, conseiller à la Cour des Comptes, Charles, conseiller au Parlement de Provence et acquéreur d'Hubert de Puget, et Gaspard, commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ont occupé les trois premiers quarts du XVIIe siècle; ensuite Jean et Louis (hommage ensemble en 1673), Joseph (1686). En revanche, une nouvelle famille, les Latil, s'est installée, issue des Latil, seigneurs de Taloire, tout comme les Latil de Soleils, que nous allons retrouver; de l'une de ces branches naîtra (1761) Jean-Baptiste de Latil, futur archevêque de Reims, cardinal, puis aumônier du comte d'Artois. À Chasteuil, Gaspard de Latil a acquis de Joseph de Tressemanes et rendu hommage en 1719. Il a été poursuivi en justice (1723) par le prieur du lieu, Jean-Baptiste Mainard, au sujet "des droits de dîme du chanvre dans la terre noble de Saint-Martin et des grains clans la terre gaste". Son fils et héritier, Antoine, a eu lui aussi des démêlés avec le prieur-curé de Chasteuil, Jean-Pierre Ganclalbert, qu'il a fait condamner (1741) à lui "passer reconnaissance  des domaines qu'il possède audit terroir" et à lui "payer pour vingt ans de droits d'indemnité". Il semble d'ailleurs qu'on n'ait guère bon caractère clans la famille : en 1723, il y avait eu déjà procès pour querelle et rixe sur la place publique du village entre Françoise d'Henris, femme d'Antoine, et Delphine de Demandolx, épouse de Claude de Latil, seigneur de Soleils. Antoine a eu deux fils, Henry-Gaspard, qui lui succède comme coseigneur, et autre Antoine, capitaine d'infanterie; les deux frères obtiennent une sentence (1773) condamnant Jean-Joseph Imbert, coseigneur du Bourguet, "au délaissement de la bastide de l'Adoux" (proche de Trigance) en leur faveur; François de Latil hérite la coseigneurie.
  • Saint-Martin : enclavé dans la seigneurie de Chasteuil, en bordure du Verdon, a été élevé au rang d'arrière-fief (1635) pour la famille Laurens, d'origine avignonnaise. Son premier seigneur, Honoré de Laurens, marié à Isabeau de Demandolx (que nous ne savons à quelle branche rattacher), a un fils également prénommé Honoré ; trois ans plus tôt, l'un des deux Honoré, "se disant seigneur de Saint-Martin" avait eu des ennuis avec la justice pour avoir insulté Jean Tassis, lieutenant du sénéchal à Castellane. Descendant direct d'Honoré II, Joseph de Laurens, capitaine dans le régiment du Poitou, a eu sans doute des soucis financiers, car il poursuit pour usure (1710) un marchand de Castellane, Jérôme Louiquy, et fait condamner Pierre Périer, greffier de la sénéchaussée, au paiement d'une promesse de 702 livres. Ce qui ne l'a pas empêché d'acheter (1735) l'office de "conseiller du roy, maire ancien mitriennal et alternatif de la ville de Castellane". Son successeur à la tête de la seigneurie de Saint-Martin, ClaudeScipion, acquiert également des droits sur Taulanne ; à sa mort (1781), il laisse ces deux seigneuries à son fils Joseph-Barthélémy.
  • La Clue : Pierre Bertet, bourgeois de Moustiers d'origine comtadine, a acheté à Jean de Pontevés, héritier de Gaspard de Kintevés, la petite seigneurie située sur le territoire de l'actuelle commune de Moustiers; le nouveau noble a rendu hommage en 1634, comme l'ont fait après lui Jean de Bertet (1638), Jean-François (1695 et 1719), juge royal de Moustiers, Joseph-Ignace (1724 et 1729), enfin Gaspard-Nicolas de Bertet (1775). À l'occasion d'un procès de la communauté de Moustiers contre le seigneur de La Clue (1771) au sujet des limites des propriétés, les pièces produites remontent à 128613. Un autre Jean-François de Bertet de La Clue, né à Moustiers en 1696, et mort après 1765, a été nommé chef d'escadre (1755). Les Bertet n'ont jamais habité la bastide de guerre dressée avant 1189 par le comte de Provence sur un piton stratégique commandant la Voie Romaine, et remaniée à la fin du XIVe siècle par Giraud de Villeneuve ou par Jean de Pontevès ; à l'extrémité orientale de leur terre, ils se sont fait construire un château de plaisance, sous les ombrages d'un site spacieux : la vallée de la Valonge y fait place à des champs qu'occupait peut-être une villa gallo-romaine, chaque labour fait remonter au jour des débris de legylac; ne subsistent du château que quelques ruines et un magnifique pigeonnier.
  • Eoulx : après Joseph de Raimondis, le bâtisseur du château actuel, Jean de Raimondis a prêté hommage en 1699, César l'a fait à son tour en 1711 et 1723. Sans doute a-t-il connu des ennuis d'argent, car une sentence (1733) autorise Alexandre Panisse et Dominique Crep, "séquestres", à faire vendre par voie de justice "25 chevaux, 5 juments et 5 poulains saisis à César de Raimond, seigneur d'Eoulx et de ibrenq, à la requête de Jean Mugin, receveur de la ferme du Roy à Grasse'"'. Sont venus ensuite Claude (hommage en 1710 et 1775), qui a pris le titre de marquis, Secret, enfin, en 1730.
  • Levens : l'une des seigneuries dont Isabeau de Baschi avait hérité de Louis de Baschi et qu'elle avait apportées (1608) à son mari, Claude de Grasse. Mais celui-ci en a cédées plusieurs à la famille Castellane : celles de Trevans (1616) et d'Estoublon (1621) à Antoine de Castellane, et d'abord celle de Levens (1612) à Paul de Castellane. Ce dernier a rendu hommage en 1612, comme l'on fait ses successeurs, notamment Marc-Antoine en 1618, et Joseph en 1784. Issu de la famille comtadine Inguinbert de Pramiral originaire d'Autriche, Pierre d'Inguinbert a acheté une portion de ce fief (1637). Il a eu pour successeurs Charles-François, qui a rendu hommage en 1673, François Gaspard qui l'a renouvelé en 1717, puis Joseph-Charles d'Inguinbert jusqu'à la Révolution. Joseph de Valbelle y a acquis également des droits. Cosme-Maximilien, mari d'Anne-Marie de Demandolx-Trigance, en a hérité, puis sa fille Marguerite-Delphinee.
  • Majastres : la famille Ferrier n'a plus de possessions depuis Antoine de Ferrier, à la fin du XVe siècle. Les Castellane sont restés seigneurs majeurs ; se sont succédés Scipion (qui acquiert au moins en partie la seigneurie de Taulanne), Horace, Louis puis Charles (hommage en 1672) et Henri (en 1698, 1703 et 1717) ; Henri-Gaspard (en 1723). Après Antoine-Henri, marié à Marguerite Delphine Alphonsine de Valbelle, dame de Trigance, viennent Joseph (en 1784), enfin Henri-César (en 1787). Mais Alexandre de Blacas dispose également d'une parcelle de la seigneurie (hommage en 177518).
  • Robion : il n'y a plus de seigneur depuis deux siècles, personne n'ayant succédé à Antoine de Saint-Marc, acquéreur (1574) de la haute juridiction du domaine royale.
  • Rougon : vendu par la famille Tarclivy à l'abbaye de Lérins (1732), reste possession de celle-ci jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
  • Saint-Jurs : bien que partagée entre plusieurs coseigneurs, conserve depuis le XIVe siècle et jusqu'à la Révolution, les Castellane comme seigneurs majeurs. Au cours du XVIIe siècle, se sont succedés Toussaint Antoine (hommage en 1723, ; Jean Baptiste de Castellane (1756), enfin Alexandre-MelchiorMarie-Philippe, chambellan du duc d'Orléans, marechal de camp, marié en 1786 avec Sophie de Deydier de Curiol de Mirabeau. La famille de Foissard, après avoir fourni des coseigneurs pendant plus de deux siècles, s'est arrêtée au milieu du XVIIe avec Antoine II ; celui-ci avait épousé Françoise de Gombert, veuve de Claude de Demandolx, seigneur de Demandolx et de Châteauvieux, mort en duel (1664) dans les rues d'Air". D'autres familles ont acquis des droits : Jean-François de Roux, déjà coseigneur de La Péruse et du Castellard (communes du canton de Digne); Antoine de Roux-Arbaud, qui a hérité des droits de sa mère, Marguerite de Foissard (hommage en 1699), a pour successeurs François puis Jacques de RouxArbaud (hommage en 1768); Jean-Baptiste de Guéraud-La Brémondière (hommage en 1723) à qui succède sa veuve, Marguerite de Félix (hommage en 1728) ; Paul de Brunet, coseigneur d'Estoublon, et son héritier Paul II de Brunet (hommage en 1778 pour Saint-Jurs et Estoublon).
  • Taloire : la famille Latil, originaire de la région d'Arles, s'est installée dès le début du XVIe siècle, Claude de Latil ayant acquis le fief en 1603 de G. Remusat ; son fils, Paul. À la veille de la Révolution, le seigneur de Taloire est Brun des Muljoux, apparenté aux Brun de Castellane, anciens seigneurs de Rougon.
  • Soleils : constitué en arrière-fief par démembrement de Taloire (1670) pour Honoré de Latil, avocat à la cour, qui s'était marié cette même année avec Thérèse de Bourelly, fille d'Henri de Bourelly, coseigneur du Bourguet, et d'Anne de Mirabeau. Il a eu pour héritiers Claude de Latil, qui a épousé Delphine de Demandolx-La Palud.
  • Senez : les évêques, qui ont fait régulièrement hommage du XVe au XVIe siècles, continuent à partager la juridiction avec la famille de Gauthier : Jean-Baptiste (hommage en 1723) puis Antoine enfin Antoine César de Gauthier.
  • Taulanne : seigneurie donnée en partie par le roi René, en 1454, au chapitre de Senez (hommage en 1506 et 1548) et en 1471, à Jean et Guillaume Albert. Puis à la fin du XVe siècle, Elzéar de Richieu l'a possédée, au moins en partie (hommage en 1573). Scipion de Castellane-Majastres l'a tenue durant la première moitié du siècle suivant (hommage en 1610 et 1628), avec Pierre de Castellane comme successeur. Au cours de l'autre moitié du XVIIe siècle, s'est installée la famille de Garcin : Pierre de Garcin l'a acheté en 1675 ; Joseph-Félix (hommage en 1688) ; enfin Antoine, qui n'a pas eu d'héritier direct. Au XVIIIe siècle, François du Périer, dont la famille possède plusieurs seigneuries dans la région de Barrême, en particulier à Clumanc, ainsi que celles de La Garde et du Poil, a obtenu des droits à Taulanne (1735). Il les conserve jusqu'à la Révolution, tout comme Joseph Barthélémy de Laurens, successeur de Claude Scipion de Laurens (hommage en 1739 et 178023).
  • Villars-Brandis : n'ayant plus de seigneur depuis 1385, la communauté elle-même avait détenu les droits féodaux puisqu'elle a rendu hommage en 1688. Cependant, au cours du dernier demi-siècle de l'Ancien Régime, la famille des Ailhaud, seigneurs de Constant, Méouilles et autres lieux de la région de Saint-André, possède au moins une partie de la seigneurie : à Antoine Ailhaud, qui s'est implanté en 1731, succède François.
  • Le Bourguet : la seigneurie, qui était déjà très divisée, passe au XVIIIe siècle, de neuf à douze coseigneurs, parmi lesquels quatre nobles : le conseiller d'Estienne, Édouard de Lyle, seigneur de Taulane (au terroir de La Martre), de Perrot et Raimondis-Eoulx ; quant à Borelli, Laurensi assure qu'il mérita la place d'avocat clu roi dans notre Sénéchaussée lors de sa création en 1640. Il fut l'auteur d'une histoire manuscrite de la ville de Castellane.

Le tiers-état dénonce la suprématie de la noblesse aux États de Provence

Devant la grave crise où s'enfoncent les finances nationales, le ministre Calonne fait accepter par une assemblée de notables que Louis XVI a convoquée à Versailles (février 1787), l'institution dans tout le royaume d'assemblées provinciales. Cette décision répond en Provence à une revendication politique quasi-unanime. Les États de la Provence ont été suspendus en 1639. Depuis leur vacance, l'assemblée générale des communautés, qui se tient chaque année, réunit les procureurs du Pays, les délégués de la noblesse, du clergé, et les députés, souvent nobles eux aussi, des 37 communautés privilégiées anciennement représentées aux États ; en tout, une soixantaine de personnalités, dont plus d'un tiers de la noblesse ou de l'Église. Ses débats sont généralement dirigés par l'intendant de Provence.
Agent du pouvoir central, l'intendant, dont la création constitue la plus flagrante violation qu'ait subie au cours des siècles la constitution provençale, a étendu peu à peu son autorité éminente à toutes les affaires de la province. L'assemblée générale des communautés collabore avec lui pour l'entretien de la voirie, l'agriculture et les rapports avec les communautés. Elle ne discute jamais ses volontés, si ce n'est pour émettre des protestations de circonstance lors de l'établissement de nouveaux impôts.
Un certain nombre de nostalgiques de la vieille constitution provençale, groupés autour de juristes aixois, dont l'avocat Jean-Joseph Pascalis, réclament depuis 1770 une convocation des États. La noblesse prête une oreille complaisante à cette revendication. La création des assemblées provinciales dans tout le royaume, à laquelle s'attache le ministre de Brienne, qui a succédé à Calonne, rencontre donc un accueil favorable. Mais elle pose en même temps la question de la composition des États : sur quelles bases les réunir à nouveau ? Ici, les réponses s'opposent diamétralement.

Composition des États de Provence

Lorsque les États de Provence se réunissaient au siècle dernier, les trois ordres s'y juxtaposaient : noblesse, clergé et représentants des communautés, c'est-à-dire du tiers-état. Le vote y avait lieu "par tête" et non "par ordre", et les décisions y étaient prises à la majorité des voix. Ce mode avantageait la noblesse, de beaucoup la plus représentée ; aussi maintenant celle-ci refuse-t-elle avec vigueur toute modification.
Pour siéger aux États, les nobles devaient posséder un fief, ce qui n'a cessé de provoquer les protestations des autres gentilshommes, qui constituent la grande majorité de la noblesse. Les membres du clergé étaient les évêques et archevêques de Provence, plus les abbés des monastères ; on les considère comme les délégués du clergé subalterne alors qu'en fait, il n'y a pas unité entre eux et celui-ci. Enfin les délégués des communautés, ou tiers-état, étaient choisis parmi les élus des 37 villes et villages les plus importants (les députés de Marseille et ceux d'Arles siégeant alternativement, les premiers les années paires, les seconds les années impaires).
Le tiers-état agglomère la bourgeoisie, les artisans et les paysans. La bourgeoisie se compose notamment des négociants, des chefs d'entreprises et des officiers de justice ; son influence ne cesse de croître, en même temps que sa fortune et son savoir. Dans ses rangs se trouvent des littérateurs, des savants, des artistes. De sorte que cette classe nouvelle, celle de l'intelligence et du savoir, est aussi celle de la puissance économique.
Les paysans forment la grande majorité de la population. Les uns ont acheté les terres qu'ils cultivent et sont devenus propriétaires ; les plus riches d'entre eux, les ménagers, possèdent des exploitations de 5 à 15 ha. Les autres sont fermiers ou métayers, sur des champs appartenant à des nobles ou à des bourgeois. Ils complètent leurs ressources, quand ils le peuvent, par la pratique de métiers annexes : aubergiste, maréchal-ferrant, etc. Il y a donc au sein du tiers-état une profonde séparation entre la bourgeoisie et la masse du peuple, qui a tendance à s'affirmer comme un quatrième état. C'est le tiers-état, cependant, bourgeois et paysans réunis, qui porte le poids des impôts.
Le clergé, pour sa part, a formé sa fortune au cours des siècles par l'accumulation de dons destinés, en principe, aux besoins du culte, aux soins des pauvres et à l'entretien des écoles; on ne peut ainsi l'assujettir à l'impôt sans se rendre coupable de spoliation. Quant à la noblesse, le pouvoir royal n'est parvenu à réduire ses droits féodaux qu'en lui laissant ses privilèges, dont le plus important est l'exemption d'impôt. C'est donc sur le peuple et la bourgeoisie que se trouvent rejetées les multiples redevances et contributions que les deux autres ordres refusent de payer.

Une répartition plus équitable des charges

Aussi les représentants des communautés réclament-ils avec véhémence une répartition plus équitable des charges et l'assujettissement des ordres privilégiés à la fiscalité nationale. Ils demandent la convocation des États, mais s'opposent à toute réunion dans la forme et la composition anciennes qui, donnant aux possesseurs de fiefs une majorité écrasante, bien que minoritaires même au sein de leur ordre, éloigneraient la perspective d'une répartition fiscale plus juste. La noblesse intrigue à la cour de Louis XVI ; elle est écoutée : deux sessions sont convoquées à Aix (décembre 1787 et janvier 1789) dans la forme ancienne.
En 1788, le conseil d'Aiguines envoie Pierre Lions à l'assemblée de la viguerie de Moustiers, qui doit nommer un député pour l'assemblée du tiers-état ; celle-ci est en effet convoquée au mois de mai, à Lambesc, en session extraordinaire, par de Boigelin, archevêque d'Aix, président des Etats de Provence, afin de délibérer "des affaires d'État".
A Trigance, le conseil propose d'élire le député de la viguerie de Draguignan à l'assemblés de Lambesc "sans avoir égard au tour de roue". Ce député devra insister pour que le clergé et la noblesse, maîtres de "la plus grande partie des biens fonds du royaume" , soient tenus de contribuer aux impositions du roi, et "pour qu'à l'avenir les suffrages du tiers-état ne soyent pas étouffés par le nombre".
En 1789, le conseil d'Aiguines mandate François Gros, maire et premier consul, à l'assemblée de la viguerie de Moustiers, convoquée (12 janvier) pour désigner un député à l'assemblée de la province, tandis que, de son côté, le conseil de Trigance envoie Antoine Aicard et Jacques Cartier, premier et deuxième consuls, à l'assemblée générale des trois ordres de la viguerie de Draguignan, convoquée pour nommer un ou plusieurs représentants du tiers-état à l'assemblée de la Province "dans laquelle, suivant la constitution du Pays, doit se faire la députation aux États généraux du Royaume" et pour porter le cahier de doléances, remontrances et plaintes de la communauté". Quant au conseil de La Palud, il délègue à l'assemblée de Moustiers Jean Carbonel, consul, et Joseph Bourillon, ancien lieutenant général au siège de la ville de Digne, en leur enjoignant l'ordre de "faire toutes les réquisi-tions et protestations qu'ils jugeront bon pour l'intérêt de la communauté et celle de la viguerie". Il nomme également Joseph Bourillon, Joseph Gibelin, Antoine l'autel et Honoré Turrel pour dresser le cahier des doléances de La Palud. Cette délibération, prise par tous les habitants de la communauté, est ensuite signée par ceux qui savent écrire : douze signatures sont au bas du document.

Le cahier des doléances de la Palud

"Le Conseil a arrêté que quant aux objets qui intéresse la généralité du royaume, les sieurs députés qui auront été élus par l'ordre du Tiers pour assister et voler aux États généraux de France, seront spécialement chargés de solliciter la réformation du Code civil et criminel, une attribution à ceux des arrondissements de souveraineté jusqu'à concurrence d'une somme déterminée; l'abrogation de toutes lettres attentatoires à la liberté des citoyens; la faculté à ceux de quelque ordre qu'ils soient de concourir pour tous les emplois militaires, bénéfices et charges attributives de noblesse, et d'y réclamer surtout contre la vénalité des offices. Les dits sieurs députés réclameront en outre une modération dans le prix du sel, comme aussi l'abolition de tous droits de circulation dans son intérieur et notamment le reculement des barreaux de traites dans les frontières. Quant aux affaires relatives et particulières à la province, le conseil charge par exprès ceux qui sont des représentants en l'Assemblée convoquée en la Ville d'Aix, d'insister et demander au meilleur des voix la convocation générale des trois ordres de la province pour former ou réformer la constitution du Pays; réclamer de sa justice qu'il soit permis aux communes de se nommer un syndic aux entrées aux États; de se lever contre la perpétuité de la présidence et contre la permanence de tout membre inamovible ayant en l'état des choses entrées aux dits États, comme aussi requérir l'exclusion des mêmes États, des magistrats et de tous les officiers attachés aux fixes, la désunion de la procure du Pays du Consulat de la ville d'Aix ; l'admission des gentilhommes non possesseurs des fiefs, et du clergé de Second Ordre, l'égalité des voix pour l'ordre du Tiers contre celles des deux premiers ordres, tant dans les Etats que clans la commission intermédiaire; et surtout l'égalité de contributions pour toutes charges royales et locales sans exemption aucune et nonobstant toute possession ou privilège quelconque; l'impression annuelle des comptes cle la Province dont envoi sera fait dans chaque communauté; et que la répartition des secours que le Roy accorde au Pays ensemble de l'imposition de quinze livres par feu affectée à la haute province sera faite dans le sein des États.

"Le Conseil déclare au surplus que, quant aux autres objets, soit généraux pour le royaume, suit particuliers à la Province, il s'en réfère absolument au cahier général qui sera dressé dans le chef-lieu d'après la voix de la prochaine Assemblée, soit encore à celui que l'ordre du Tiers déterminera lors de la révision pour l'action de ses députés aux États-généraux ; approuve dès à présent tout ce qui sera fait et arrêté soit dans l'Assemblée du chef-lieu, soit dans celles des communautés et vigueries".
À Aix, les États de Provence se tiennent donc en même temps que se déroule la campagne électorale pour les États généraux du royaume. Les 62 membres du tiers s'affrontent aux 19 représentants du clergé et aux 128 nobles possédant fiefs, contestent la légalité de l'assemblée et démontrent que les privilégiés se refusent à toute vraie concession. Le gouvernement royal croit devoir interrompre la session du 31 janvier. Dans tout le royaume, on réclame la convocation des États généraux. En quelques mois, l'égoïsme et l'incompréhension des privilégiés substituent aux revendications locales des contribuables, des aspirations nationales. C'est ainsi que le sentiment public se détache de la province et que l'âme "patriote" se forme à ses dépens.

1789 La famine...

L'approche des États généraux du royaume, finalement annoncés pour le 5 mai 1789, enflamme les esprits. L'enthousiasme tourne parfois à l'émeute, d'autant qu'une fois de plus, c'est l'extrême misère ; depuis plusieurs années, les récoltes sont mauvaises et parfois nulles.
À La Palud, en 1783, plus de cinquante familles réclament un secours en raison de la sécheresse. La commune doit se procurer cinquante charges de blé méteil pour le prêter aux indigents. La même année, à Aiguines, le conseil demande à l'intendant de Provence la faculté d'acheter 40 charges (64 hl) de blé méteil pour distribuer aux habitants, et de faire un emprunt à cet effet; il sollicite en même temps de l'évêque de Riez l'autorisation d'entreprendre une neuvaine de prières "pour obtenir de la miséricorde de Dieu qu'il envoie de la pluie".
À Moustiers, la même année, la communauté vote un "achat de bled à la Compagnie d'Afrique, de Marseille : 100 charges de bled ou méteil, cela vu la misère du peuple et la rareté des grains, dont le prix a augmenté considérablement". L'année suivante, les habitants n'ont pas encore payé ce grain, une année de misère se rattrapant difficilement.
En 1786, à La Palud, les orages dévastent les champs juste après que l'on ait semé ; on est obligé de recommencer, les paysans qui ne sèment pas de nouveau ne récolteront rien. En décembre, le conseil de La Palud fait appel à la générosité des administrateurs de la Province pour obtenir un secours ; on ne peut plus payer les impôts, on n'a plus de quoi vivre. En 1788, un orage effroyable emporte une grande partie des fourrages et endommage sérieusement les autres récoltes. Aussi, en 1789, dès le mois de janvier, la famine fait-elle son apparition. Plusieurs familles de La Palud n'ont plus de blé ; au mois de mars, c'est la moitié de la population qui en est dépourvue et ne sait comment vivre ; on réclame du secours au conseil de la communauté ; celui-ci fait acheter de grandes quantités de grains et les prête aux habitants dénués de ressources, ces derniers s'engageant à rendre le blé quand ils auront rentré leurs récoltes". Le conseil de Trigance charge Jacques Aicard, négociant, de dresser, conjointement avec le premier consul, sur l'invitation du tiers-état de Provence, un bilan précis des dommages causés par les rigueurs de l'hiver, les orages et la grêle.

...Et les émeutes dans la région

C'est la cherté du blé qui, en mars 1789, pousse la population de Riez, ordinairement si paisible, à se soulever contre l'évêque, Mgr de Clugny, qui exige d'elle des redevances peut-être depuis longtemps tombées en oubli. A Manosque, à l'annonce du passage de Mgr de Saint-Tropez, que l'on accuse de spéculer sur les blés, la population s'attroupe, hue le prélat, lui jette boules de neige et pierres. Il a tout juste le temps de remonter dans son carrosse et de fuir au galop"'. Les accusations sont peut-être sans fondement; en tout cas, cette agression aura un grand retentissement à travers toute la Provence.
Le même mois, à Moustiers, la population se précipite vers les greniers où est entreposé le blé de la dîme ecclésiastique et, constate le conseil non sans un regret ambigu, le prieur "a été forcé de livrer son blé au prix de 32 livres, et le méteil 24. Il a consenti, il est vrai, à cette expédition, mais aucun ne peut dissimuler que le sacrifice a été forcé, or le peuple a lieu de tout attendre de sa charité. La partie du blé qui a été livrée a été consommée par la classe indigente du pais" ; à la suite de quoi, le conseil décide d'indemniser le prieur.
Une émeute éclate à Mézel à cause d'un droit de "piquet", ou imposition sur la farine : atteignant la nourriture elle-même des plus pauvres, cette taxe apparaît scandaleuse ; les deux enquêtes de 1729 et 1765 coïncidant avec des dénombrements, l'une des chefs de famille, l'autre en âmes de communion, montrent que c'est le "piquet" de farine qui touche le plus durement les habitants et accapare au moins la moitié des revenus indirects. Pour obtenir la suppression de cette taxe, les hommes de Mézel, armés de bâtons, criant et menaçant de mort les consuls, courent à travers les rues au son de deux tambours et d'un fifre, envahissent l'hôtel de ville.
À Aiguines, où la misère est à son comble, le conseil saisit les grains qui se trouvent entre les mains des fermiers de la dîme, et les distribue aux habitants. À Aups, le trésorier de France de Brouilhony de Montferrat est assassiné. La veille de l'émeute à Moustiers, au Parlement de Provence, le clergé et la noblesse ont abandonné leurs privilèges. Mais tandis que le clergé confirme sa renonciation aux privilèges fiscaux (21 avril), la noblesse formule des réserves qui détruisent la portée de la sienne... Peu importe d'ailleurs! L'opinion publique ne prête plus attention à ce qui se passe à Aix. La Constitution provençale est bien morte. Les yeux sont tournés maintenant vers Paris et Versailles.

Saint-Pancrace - Digne
Digne
Vallée de la Bléone - Digne
Digne
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