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Impôts, endettement et ruine économique

​La disette malgré de nouveaux défrichements

Le testament du seigneur de La Palud, Elzéar de Demandolx (3 octobre 1635) donne une idée des cultures pratiquées à cette époque dans la région. Il a laissé en effet à Marquise de Villeneuve, sa femme, outre l'usufruit du jardin, du verger, de la vigne de Meyreste, du four du château, du pigeonnier de la tour, des écuries avec la paille et le foin nécessaire pour le bétail, également une pension de 20 charges de "blé anône", 2 charges d'avoine, 1 charge d'orge, 1 charge de noix, 1 setier d'amandes, 1 de fèves et 1 émine de lentilles.
Les conditions générales de l'agriculture évoluent peu. L'araire, la bêche, la faucille demeurent les outils usuels. Les céréales et les moutons fournissent toujours aux paysans la part principale de leurs ressources, avant les amandiers, les pruniers, la vigne et les ruchers. Si l'élevage des ânes et des mulets se limite aux besoins de transports, les troupeaux de moutons sont toujours nombreux et importants. Ils fournissent la viande d'agneau, le fromage, la laine et presque les seuls engrais.
L'élevage des pourceaux est abondant clans certains villages. L'extension des cultures continue à s'effectuer au détriment des bois, jusque sur les pentes des montagnes, où les murettes de pierres sèches remplacent les forêts. On reprochera plus tard aux communautés et à leurs administrateurs de n'avoir pas réfréné les défrichements, d'avoir agi avec imprévoyance et sacrifié l'avenir au présent.
Quand le conseil de Trigance se décide, en 1651, à aliéner les domaines communaux, avec l'accord de François de Demandolx, on partage entre les habitants la terre inculte située entre le vallon de la Graou et de Michelle ; de même, on divise en lots la colle de Siounès pour la défricher. Onze ans plus tard, on met en culture les terres cadastrales qui sont dans l'enclos du deffans des Moulières et Pré de Saint-Julien pour la raison toute simple qu'étant semées, elles produiront des redevances qui permettront de payer les dettes. Et pourtant, malgré ces nouveaux défrichements, le blé manque souvent, le gel ou la sécheresse ayant amenuisé la récolte. La menace quasi permanente de disette contraint à l'exode saisonnier une partie de la population, relativement trop nombreuse ; chaque hiver, les paysans doivent aller en masse chercher de l'embauche et du pain dans les campagnes de la Basse-Provence.

En 1666, par exemple, le conseil de Trigance doit emprunter à Claude de Demandolx 20 charges de grains, la communauté n'en disposant pas suffisamment pour satisfaire les demandes des "isartiers" et même des "ménagers" (propriétaires exploitants). Il n'en distribue, contre caution, qu'à ceux qui ont remboursé les prêts précédents, et le refuse à ceux qui, au lieu d'aller gagner leur vie sous un ciel plus clément, passent l'hiver au village "soubs preteste et espérance qu'on leur fournira du blé".

La multiplication des troupeaux de moutons et de chèvre

La multiplication des troupeaux suscite en maints endroits la mise en "défens" des pâturages communs, et leur utilisation par les propriétaires de troupeaux à proportion de leurs propriétés, le seigneur ayant droit à la part de beaucoup la plus importante. Le besoin de pâturages provoque des conflits entre les communautés : de 1671 à 1673, un procès oppose celles de La Palud et de Rougon au sujet du droit de dépaissance dans le défens de Pinée, terroir de La Palud.Si les chèvres n'apprécient pas le buis, elles démunissent des autres pousses les forêts dont elles compromettent ainsi le renouvellement. Leurs déprédations constituent une calamité d'une ampleur telle que Colbert par ordonnance (1690) prohibe leur elevage dans un grand nombre de villages de Provence : Moustiers, Aiguines, Saint-Jurs, Eoulx, Le Bourguet, Taloire, Trigance, etc. Mais les chèvres sont aussi une source de rapport pour une région économiquement dépourvue. Le conseil de Trigance qui, au siècle passé (1585), nommait déjà un chevrier en même temps qu'un berger pour la garde collective des troupeaux, veille à ce que de gros éleveurs n'accaparent pas les pâturages. En 1630, il s'en prend à Alexis Cartier, qui a introduit de 15 à 16 "trenteniers" de chèvres clans la colle de Breis et autres endroits du terroir, au détriment de la communauté, les ramures et les herbages ne suffisant pas à "l'entretien et nourriture du bestail de ce lieu". En 1631, il poursuit le procès intenté contre des habitants qui, l'année précédente, sous prétexte de "méjarye", avaient amené "quantifié de bestail cabrun pour rére despaitre l'herbaige", car on cherche à nouveau à "pratiquer semblable abus". Tandis que le conseil d'Aiguines insiste lui aussi sur la nécessité de maintenir des chèvres, le laitage étant d'une grande nécessité pour les habitants, celui de Trigance s'élève contre les menées de certains habitants qui prêtent leurs noms à des chevriers étrangers, désormais il n'accordera que cinq trenteniers de bois "lassat ou chevron" par livre cadastrale, afin d'interdire la pâture aux troupeaux étrangers, et de laisser aux éleveurs payant taille le moyen d'entretenir les leurs, chaque particulier ayant le droit de compter les bêtes en cas de contravention.

L'ordonnance de Colbert prohibant les chèvres ne semble pas avoir l'effet escompté, puisqu'en 1691 le conseil de Trigance menace Nicolas Régnier, qui tient une "méjarie" de chèvres au chemin de Châteaudouble et occasionne "très grand dégât" aux chênes et bois, de le dénoncer s'il ne fait sortir "sans long délai" son troupeau du territoire. En 1703 encore, le conseil poursuit Pierre Cauvin, maréchal-ferrant du village, pour avoir "accommodé son nom" à Giraud, berger de Salernes,. lequel a introduit frauduleusement dans les défens trois trenteniers et demi de chèvres; en outre, il fait estimer le dommage par des experts et procède à la saisie du troupeau. En 1719, le conseil d'Aiguines demande au Parlement l'autorisation de tenir des chèvres en faisant ressortir que le territoire est vaste et que les arbres ne peuvent servir aux galères royales.


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La protection des forêts

D'une façon générale, seigneurs et communautés essaient de garder une partie des forêts en "défendues", dont ils se réservent les produits (bois, brindilles, glands, feuilles à engrais, champignons) ou qu'ils arrentent. En 1627, le conseil de Trigance donne pouvoir à ses consuls de vendre le glandage; au cas où ils ne pourraient vendre le glandage des Moulières au prix de 90 écus de 3 livres, ils abandonneront la récolte aux habitants, chaque maison pouvant y envoyer trois personnes, sauf à payer un "sezain" par personne en plus; celui du Pas des Auvers sera vendu également. Puis il prendra l'habitude de faire estimer par des commissaires, en début de saison, la quantité de glands produits par les défens et le nombre de porcs qu'on peut y introduire ; en 1694, par exemple, les commissaires concluront que "ce pourra engraisser quatre-vingts bêtes" et le conseil décidera de "relarjor (relarguer) les pourceaux du lieu" à raison d'un écu par tète, et ceux des étrangers aux plus offrants. Déjà, au milieu du siècle précédent (30 juin 1555), un arrêt du Parlement avait tenté d'interdire les coupes d'arbres et les défrichements sur tout le territoire de la Provence. À Trigance, en 1624, le conseil interdit de "couper aucuns roures (chênes) au pied" dans le bois communaux, à peine d'amende.Car Aiguilles est, avec Castellane et Moustiers, l'une des localités où l'on travaille au tour le bois de buis, très dur, pour la gravure et des ouvrages divers; mais on l'y utilise aussi pour le chauffage, les fours à chaux, les tuileries. Les feuilles de l'arbuste, trop amères pour tenter les chèvres, servent d'engrais, de litières et donnent d'excellentes cendres.

Les ravages provoqués par l'érosion à Castellane et la Palud

C'est à partir du XVIIe siècle que, selon les spécialistes, datent la généralisation et l'ampleur de l'érosion torrentielle en Haute-Provence ; ils en expliquent la cause : le sol d'une grande fragilité, que le régime climatique soumet à une alternance de sécheresse et de pluies diluviennes, a perdu sa protection naturelle du fait de la mise en culture intensive des terres (opération qui, de plus, nécessite l'épierrage) et de l'exploitation excessive des bois et des pàturages.
Au cours des siècles antérieurs, il est vrai, de redoutables crues ont ravagé les rives du Verdon et de torrents plus modestes : dès la seconde moitié du XVe siècle, ces débordements ont acquis une fréquence et une violence qui les transforment déjà en fléau, comme en témoigne le sort de Castellane. Pour protéger la ville, on a construit, avec de grosses pièces de bois, des coffres qu'on remplit de pierres. En 1471, le Verdon emporte l'un de ces coffres qui avait coûté 300 florins, et démolit le bout du pont qui se trouve vers le rocher. Entièrement refait deux ans plus tard, le coffre ne peut empêcher, l'année d'après, l'inondation de tout un quartier de la ville.  Le conseil reconnaît que si l'on n'élève pas de nouvelles protections, les murailles risquent de s'écrouler. Au cours des années qui suivent, malgré les travaux ingénieux et coûteux, le Verdon continue ses clevastations. En 1485, le prieur de Vergons propose de construire, à ses frais, un nouveau coffre de bois sur la rive, à condition que la ville de Castellane se charge de le remplir de pierres. Le conseil accueille cette offre avec gratitude... "En 1551 notre rivière [le Verdon] déborda avec tant d'abondance qu'on pouvait la toucher du haut du pont ; elle inonda toute la campagne, emporta presque toute la digue, remplit les maisons et les rues de graviers, et se porta jusqu'à la place des Augustins. Le pont d'Aiguines y perdit deux de ses arcades ; celui de Quinson fut entièrement couvert, et les parapets ne purent résister à la force de l'eau".

Mesures à la Palud

À la fin du XVIe siècle, les inondations se multiplient et leurs ravages s'accroissent. Ainsi La Palud subit à son tour des dégâts : les torrents de la Taulière et de Bourbon ayant démesurément grossi, leurs flots envahissent le village, emportent les murs de la basse-cour du château et détériorent les maisons inondées. Quelque temps après, le conseil délibère au sujet "des grands ravages et grands débords des eaux provoqués par les pluies", en ce printemps 1666, ravages dus "au défrichage des pentes sur lesquelles on a planté du blé". Il décide, en accord avec le seigneur Louis de Demandolx, que représente à cette réunion son oncle Gaspard, d'interdire tout nouveau défrichement des pentes de Barbin et de s'opposer à tout ce qui peut contribuer à enfler les torrents de la Taulière, de Bourbon et du Brusquet. Il remet en vigueur d'anciens usages non respectés, et précise à nouveau les limites de la pinède de Barbin, que trace une transaction en date de 1605, mais oubliées depuis soixante ans.

Ponts et terrains emportés à Moustiers.. 

C'est à Moustiers que l'érosion a provoqué la catastrophe sans doute la plus spectaculaire de l'époque dans la région. Le torrent, qui traverse la ville, la dévaste à plusieurs reprises, à la fin du mgr et au début du XVIe siècle. En 1683, il déborde avec une telle violence qu'il emporte, sur sa rive droite, entre les deux ponts, le bord du quartier des Baumettes, avec deux moulins à grains, la chapelle des pénitents blancs et la moitié de l'ancien cimetière. En 1692, le grand pont, ainsi que les remparts qui le protègent et une partie de la place où il aboutit sur la rive droite, s'effondrent à leur tour dans le torrent qu'ont grossi des pluies abondantes. Cette place était ornée d'une copieuse fontaine, d'un grand lavoir et de gros arbres où l'on se promenait au plus grand chaud. Elle était considérée comme la plus belle de Provence. La partie qui subsiste forme aujourd'hui la place des Couverts. Depuis la catastrophe, ce quartier, qui se termine en à-pic au-dessus de la Mairie, s'appelle "la Fondue", c'est-à-dire "la Dégradée. En 1702, nouvelle inondation, nouvelle destruction de terrains et bâtiments par le torrent. Nouvelle reconstruction par les Moustériens. Ceux-ci, il est vrai, font preuve de plus d'opiniâtreté que de sagacité : pour protéger les berges, ils les ont renforcées avec des troncs de chênes dont ils ont dégarni les flancs de la montagne, accroissant ainsi la force des eaux.

...Et à Trigance

À Trigance, le Jabron emporte à plusieurs reprises les deux ponts qui le franchissent et les terres qui le bordent. En 1636, le conseil vote un impôt d'un sétier par maison pour la réparation du pont endommagé "par le grand débordement des eaux". En 1642, une crue recouvre de gravier les terres riveraines. Pour réparer les destructions, le conseil propose l'année même, à Jacques Auteville et Jean Loye, de leur céder le terrain qu'ils auront nettoyé, et de leur fournir le bois nécessaire ; devant l'opposition des propriétaires, il met aux enchères les réparations l'année suivante, puis annonce que les terres récupérées seront exemptes de toute imposition durant cinq ans ; mais l'affaire traîne. Ce n'est que quatre ans après qu'il se décide à vendre aux enchères, par devant le lieutenant de juge, "les faïsses engravées inondées", ainsi que le restant des iscles non encore vendu. En 1651, il fait réparer le pont, détérioré par une nouvelle crue, qui a emporté également le pont de Carajuan, sur le chemin de Trigance à Rougon, et plus loin, celui de Tusset reliant le village de Rougon à la partie de son territoire située sur la rive gauche. En 1692, l'arche est à nouveau disloquée et menace de s'écrouler si l'on n'y remédie. Le conseil accepte l'offre d'Honoré Dauteville, Alexis Lambert et autres, qui veulent, à condition que la communauté leur fournisse le bois, accroître cette arche du pont, lequel est "d'une très grande commodité". Peine inutile deux ans plus tard, le pont est entièrement ruiné.

Dégâts au XVIIe siècle

En 1703, c'est le Verdon qui démolit en partie le pont de Carejuan, à proximité du confluent du Jabron. Les habitants de Trigance ne sont pas au bout de leurs peines, tout au long du XVIIe siècle l'érosion torrentielle continuera ses ravages : en 1702, les pluies n'ont cessé de tomber les 15, 16 et 17 octobre ; le débordement du Jabron et des autres ruisseaux ont entraîné les bonnes terres, déjà rares, et provoqué la ruine des lieux de culture. Le conseil fait rédiger un mémoire pour l'intendant, les procureurs du Pays ou toutes autres personnes influentes afin d'obtenir "quelque soulagement des grandes charges dont cette pauvre communauté est accablée".
En 1740, les pluies, qui ont endommagé une fois de plus les deux ponts jetés sur le Jabron, ont entraîné les terres labourables ou les ont "engravées". Devant l'étendue des dégâts, le conseil demande à Jacques Gay, notaire à Comps, et à Jean 'furet, bourgeois de La Palud, de dresser un nouveau rapport pour les procureurs du Pays. En raison de l'urgence de rétablir les communications avec le moulin et l'autre côté de la rivière, il engage des travailleurs et fait couper des arbres dans le défens des Moulières pour relever sans retard le pont de Sautet. Reste à reconstruire le pont principal : en 1755, le deuxième consul, Pierre Rouvier, chirurgien, expose devant l'assemblée de la viguerie, à Draguignan, le triste état dans lequel se trouve la communauté à la suite des orages qui se sont succédés depuis quinze ans, d'autant que, sans jamais avoir reçu l'aide de la viguerie, elle doit entretenir le grand chemin de Riez par Rougon, et ceux de Castellane par Le Bourguet et par Comps. Il réussit à obtenir cette fois le remboursement de la dépense que va entraîner la reconstruction du pont; travail d'autant plus urgent que la plus grande partie des biens du village, même le moulin, se trouvent sur l'autre rive "et que depuis l'emportement dudit pont, s'est noyé du monde".

Une infinité de torrents

En 1698, l'intendant de Provence fera procéder à une vaste enquête clans les 600 villes et villages de Provence en vue d'un "réaflouagement", c'est-à-dire d'une nouvelle répartition des charges de l'impôt. Cette enquête nous donne une idée précise des ravages qu'a provoqué l'érosion dans la région :
  • À Moustiers, dont le terroir se divise en trois parties : la vallée, la plaine, la montagne, c'est celle-ci qui est encore la plus éprouvée : "Elle était destinée autrefois pour dépaitre les bestiaux, mais depuis la pauvreté des ménagers a donné lieu à la lin de ce commerce, et les paysans devenus misérables se sont amusés (sic) de défricher quelques portions de ce quartier pour une récolte ou deux, car à peine pouvant trouver du terroir pour couvrir les semences et le dessous étant de rocher vif, les pluies ont tout emporté et causé de grandes ravines aux terres voisines des bastides, ruinant ainsi l'espoir des uns et des autres. Ce terroir ne contient aucun endroit propre au pâturage des gros bestiaux et même pour les menus, le défrichement de la montagne a entièrement ruiné ce qui pouvait leur servir".
  • Châteauneuf est traversé par une infinité de torrents : ce n'est qu'une suite de ravines et de vallons d'espace en espace"; les défrichements l'ont saccagé au point que, déjà à cette époque, il ne reste plus que la roche découverte ; depuis "vingt deux ans, le pays a dépéri d'un quint de sa valeur", les terres jadis florissantes ne peuvent plus porter de culture, et pourtant elles paient autant d'impôts : "elles sont soumises à la même taille pour une valeur qui n'existe plus" ;
  • À Majastres, le terroir "est presque tout sans culture, manque d'hommes et de moyens pour le cultiver, y ayant quinze valons ou torrents sans eau, n'ayant aucun arrosage.
  • À Saint-Jurs, "vingt vallons et torrents fort profonds et rapides lors des débordements des eaux fluviales" détruisent le travail des hommes, charrient des rochers mais ne peuvent faire tourner aucun moulin ;
  • À Taulanne, où sont éparpillées onze granges et bastides, propriétés d'habitants de Castellane, "tous les endroits sont remplis de vallons et de ravines";
  • À Chasteuil, le Verdon a emporté le quartier de Peyre-Panche et celui qui s'étend entre Villars-Brandis et Rougon, "de sorte qu'il n'y a plus que rochers, que pierres";
  • À Taloire, toutes les pentes sont dénudées, remplies de ravines qui causent de grands dégâts dès que tombent des pluies un peu abondantes;
  • Sur la montagne du Teillon, située entre La Garde, Soleihas et Demandolx, le seigneur "a coutume de permettre le défrichement des défens, moyennant une rente fixée à l'amiable"; ce sont ces défrichements, écrivent les enquêteurs, "qui ont dépeuplé la montagne et fait que les eaux pluviales et les neiges ont emporté le terrein en sorte que les herbages en sont considérablement diminuée".
Dès 1684, c'est à-dire quatorze ans avant  cette enquête, le conseil d'Aiguines sollicitait une réduction de l'affouagement. Les arguments qu'il avançait pour motiver cette demande : stérilité d'un territoire ravagé par les eaux fluviales mais dépourvu d'eau d'arrosage, accaparement des terres par les seigneurs, diminution de la valeur des terres, auraient pu être invoquées avec autant de raisons par toutes les communautés de la région. Cette exploitation intensive des bois et des pâturages, qui finit par racler jusqu'à l'os les montagnes et ruiner une région déjà pauvre de nature, s'explique par la nécessité de vivre d'autant plus évidente qu'aux conditions diffi ciles imposées par la nature s'ajoute, pour les paysans, les contraintes royales et seigneuriales qui, bien entendu, soulèvent de leur part protestations et contestations.

Fiscalité royale : une répartition inéquitable des charges

Les impôts perçus en Provence (c'est-à-dire la taille, bien que celle-ci ne soit jamais désignée sous ce nom dans l'énumération des charges communales) couvrent évidemment les dépenses propres à la province. A la mort de Mazarin, Louis XIV a commencé son règne personnel ; sa politique de gloire se traduit par des constructions grandioses et des fêtes somptueuses, toute la noblesse du royaume participant au luxe de Versailles; mais aussi par une succession de guerres qui vont épuiser les finances nationales. Les assemblées provençales répartissent le montant de l'imposition entre les communautés en proportion de leur nombre de feux, ou "affouagement". Celles-ci, à leur tour, s'imposent dans les formes qui leur conviennent : octrois, taxes sur les denrées ou prélèvements en nature, mais la source principale de l'impôt reste la taille, qui ne grève que les biens encadastrés : le contingent d'impôts est réparti entre les habitants à l'aide du cadastre, selon l'estimation des terres. Les efforts des communautés pour équilibrer leur budget sont sans cesse remis en cause par la fiscalité royale qui s'aggrave rapidement dans les dernières décennies du XVIe siècle.
En déficit permanent, l'administration invente encore de nouveaux moyens de faire entrer de l'argent : le "dixième", créé en 1710 par Louis XIV, est supprimé en 1717, rétabli en 1733 et aboli en 1737, puis ressuscité de 1741 à 1749. Le roi a institué en 1692 un office de maire vendu au plus offrant. Supprimé en 1722, cet office se trouve rétabli quelques mois plus tard.

Contraintes féodales

À ces contraintes de l'administration royale, s'ajoutent les contraintes féodales. Parmi les biens que possèdent les nobles, les uns jouissent d'une exemption d'impôt parce qu'ils sont d'origine noble, les autres devraient être encadastrés parce que, cédés par de simples particuliers, ils ont conservé leur caractère roturier. En contestant la taille sur leurs biens roturiers gràce à leur influence, ils arrivent fréquemment à se soustraire à l'encadastrement — les nobles, toujours à court d'argent eux aussi, alourdissent donc la charge fiscale des autres imposables. D'où querelle avec les communautés. Comme Honoré de Raimondis à Eoulx en 1649, comme Joseph de Gauthier à Aiguines en 1691, le seigneur de La Palud refuse d'acquitter la taille de ses terres roturières et ne paie aucune taille pour ses bestiaux. Mais de plus, il cherche toutes sortes de querelles à ses sujets : il vend le bois des forêts et prive ainsi les habitants de son usage; leur dénie le droit de se construire des pressoirs pour l'huile de noix et le raisin ; leur défend d'ensemencer les terres gastes et de parquer les moutons dans les grottes de Saint-Maurin ; s'empare de beaucoup de terres sur lesquelles ils ont droit de pacage, les défriche et leur en condamne ensuite l'accès. Enfin il leur interdit de construire des pigeonniers; sans doute n'est-il pas le seul à le faire puisqu'il faudra un arrêté pour donner "aux habitants de Provence le droit d'avoir des pigeonniers en la forme et la construction qu'ils trouvent bons" (1736). Lors d'un procès, qui ne finira que peu avant la Révolution, l'avocat de la communauté plaide devant la Cour d'Aix : "Véritablement, il [le seigneur Louis Demandolx-La Palud' n'est pas sans avoir bonne envie de rendre inutile tout ce que les transactions contiennent de favorable pour ces pauvres habitants qu'il veut opprimer. Mais enfin, comment peut-il empêcher qu'elles soient exécutées par eux puisqu'il les fait valoir si rigoureusement pour lui. Le sieur de La Palud croit-il qu'il lui suffise de parler pour être cru ? (1715).

Redevances au clergé

Il y a aussi les redevances dues au clergé. Un pouillé (registre des biens et bénéfices) de l'évêché de Riez recense, en 1730, les revenus ecclésiastiques que produit la paroisse de Châteauneuf ; l'abbaye de Montmajour détient clans le lieu des droits qu'elle répertorie clans ce document, en même temps que ceux du curé et ceux de l'évêque.
Enfin, le logement et l'entretien des gens de guerre pèsent de plus en plus sur la population : de 1685 à 1695, les dépenses militaires vont décupler. Et le marasme empire avec les fautes politiques de Louis XIV. Lune des plus graves, la, révocation de l'Édit de Nantes (1685), accueillie avec ferveur par la majorité catholique de la nation et par le clergé qui s'élevait contre la liberté de conscience, appauvrit encore les provinces françaises en provoquant l'émigration massive des protestants. En revanche, les réfugiés vont être un élément de prospérité pour les pays qui leur donnent asile.
Au bout du compte, quand Louis XIV achèvera son règne (1715) il restera en tout 800000 livres dans les caisses alors que la dette publique s'élèvera à près de 3 milliards de livres. Son arrière-petit-fils, qui lui succédera sous le nom de Louis XV, n'aura que cinq ans. Le duc Philippe d'Orléans, qui assumera la Régence, tentera de redresser la situation financière : il fera appel à l'Écossais John Law qui a imaginé un système dans lequel l'État devient en même temps banquier pour émettre des billets, et commerçant pour faire fructifier les capitaux dont il est dépositaire. Pour si ingénieux qu'il soit, le système, par manque de prudence et de patience dans son application, aboutira à la banqueroute.

L'économie de la céramique

Il y a peu d'industrie et guère d'artisanat dans nos villages, parfois une tuilerie, souvent une forger, le tissage domestique du chanvre ne fait que se maintenir; une verrerie ne fonctionne qu'à Estelle ; des tanneries commencent à peine à s'implanter. Seule la poterie de table est en expansion. L'activité de l'artisanat céramique est probablement plus ancien dans la région qu'on ne le pensait. Dès 1490, un seigneur à concéder le droit d'extraire de l'argile à un potier de La Palud contre redevances en espèces, auxquelles s'ajoutait la fourniture en vaisselle du château ; neuf ans plus tard, le même seigneur passe une transaction pour une durée de dix ans avec un autre artisan : il lui accorde le droit de s'approvisionner en terre mais en prescrivant, en particulier, de faire travailler quatre tours à La Palud au moins durant la belle saison ; et s'intéressant personnellement à la céramique, il se réserve deux "nombres" de poterie par fournée cuite.

Les faïences de Moustiers et la céramique à la Palud

S'ils ne sont pas tombés dans l'oubli, la plupart des centres de production qui, aux siècles derniers, ont pourvu la Provence de vaisselle courante restent mal connus. C'est le cas de Moustiers-Sainte-Marie et plus encore du village voisin, La Palud-sur-Verdon.
Avant de s'initier à la technique de la faïence qui va faire leur renom, les "potiers à terre" de Moustiers ont fourni quantité de ces céramiques rustiques. Bien qu'ayant essaimé en Basse-Provence  ils sont une quinzaine en activité au milieu du XVIe siècle. Nous ne les connaissons guère et ignorons presque tout des structures, des modes et des volumes de leurs productions. Toutefois, nous avons le nom de neuf d'entre eux qui, en 1659, envoient à La Palud une délégation demander au seigneur le renouvellement, moyennant finance, de l'autorisation de "faire tirer et sortir du terroir dudit La Palud de la terre servant à l'usage desdits maîtres-potiers durant le temps de cinq années"... Cette argile, la mélangent-ils à celle qu'ils extraient des Combes, vers le vallon d'Angouire, Moustiers ? Ou bien l'utilisent-ils seule ? Et dans ce cas, comment distinguer aujourd'hui les terrailles de Moustiers et celles de La Palud ? Car, à la même époque, ce village, lui aussi, continue à produire de la céramique et compte plusieurs potiers, mais pas plus ici que là, aucun atelier ne signe ses pièces sauf exception.
Pour compliquer encore l'identification des produits, il arrive que leur commercialisation fasse appel, simultanément et dans la même aire, aux mêmes marchands. En mars 1664, onze "mestres potiers a terre de la ville de Moustiers" et quatre "mestres potiers du lieu de La Palud" passent ensemble un contrat de vente exclusive avec trois négociants.
Ce qui signifie probablement que, dans les ateliers des deux centres voisins, des artisans de talent "facturent" des céramiques de qualité comparable.
On distingue ainsi trois principales époques dans la facture des faïences anciennes fabriquées à Moustiers :
  • Celle des grands plats dits "de chasse" parce qu'ils offrent des décors à sujets se rapportant à cette activité, soit empruntés à la bible de Sacy, soit le plus souvent imités du décorateur italien Tempesta. L'ensemble est peint en camaïeu bleu. C'est la faïence de Pierre I de Clérissy et de ses élèves.
  • Celle de son fils Antoine, qui redécouvre les fines exécutions avec lesquelles le peintre Bérain a triomphé dans la tapisserie, et dont la facture se prolongera tard dans le XVIIe siècle. Généralement en camaïeu bleu, la faïence peut cependant être peinte en d'autres couleurs à partir de 1738, quand Antoine réussit à surprendre le secret d'Olerys.
  • Celle que Joseph Olerys marque de sa personnalité. Désormais polychromes et de dimensions réduites, les faïences de Moustiers sont décorées avec des sujets "grotesques" ou exotiques.
"Cette terre cuite qui tinte si finement est faite d'une argile tirée, d'abord, des carrières de Combes, près de Moustiers, puis de Marzol, plus loin, à 5 km, sur la route d'Aiguines. La production s'accroissant, les carrières s'épuiseront et l'on ira jusqu'à Saint-Appolinaire-de-Puimoisson chercher la terre ; on pensera même, vers 1745, la prendre au 'quartier' de Vaumalle, en face de La Palud ; comme il faudra la transporter à dos de mulets et traverser le Verdon, le projet sera assez audacieux".

La ruineuse fin de règne de Louis XIV

La vie politique, sociale et religieuse dans les villages

La gestion des affaires communales repose sur une base d'inspiration démocratique, compte tenu évidemment de l'état d'esprit d'alors. Les institutions municipales se composent d'un conseil de "notables". Consuls, capitaines, trésorier, conseillers sont élus le plus souvent par un collège électoral restreint, ou bien cooptés par les conseillers sortants. Ils sont donc choisis parmi les habitants les plus riches... ou les moins pauvres. Quelques-uns savent lire et écrire ; l'enseignement en est à ses débuts dans la région : Moustiers, Castellane, Aiguines, Trigance et quelques autres lieux.
La vie quotidienne s'écoule au rythme des saisons et des célébrations religieuses, uniforme, sans ouverture. Le moindre fait prend les proportions d'un événement, le moindre grief devient prétexte à chicane. Un pays divisé par la nature en une série de compartiments fermés, avec de rares ponts pour franchir les torrents, des chemins inexistants ou en mauvais état, prédispose d'ailleurs aux rivalités, au patriotisme de clocher.

Querelles de villages

L'animosité entre les habitants de La Palud et ceux de Rougon a duré longtemps; la Révolution ne parviendra pas à l'effacer complètement. Les anciens ont maintes fois fait le récit des querelles qui opposaient les jeunes gens des deux pays, même après 1789. Les populations des villages se donnent mutuellement des sobriquets qui témoignent, sous l'ironie et la dérision, de la misère subie durant des siècles : les habitants de La Palud appellent ceux de Rougon les "mangeurs de glands", parce que les environs de ce village portent plus de chênes et de rochers que de blé ; les habitants de Rougon donnent à ceux de La Palud le nom de "ventres noirs", parce que ceux-ci sont trop impécunieux pour se chauffer autrement qu'avec un mauvais bois qui fume.
Enfin, les habitants de Rougon et de La Palud disent des gens de Moustiers "Pauvres mais fiers, Fainéants mais gourmands, De la farine sur la figure Mais du son dans le ventre," parce que les habitants de cette petite ville, sous une belle apparence, arrivent mal à masquer leur indigence. Ainsi l'isolement imposé par la nature, qui n'empêche pas la conjonction des grands intérêts, sécrète en revanche l'hostilité entre les défavorisés que la même infortune aurait dû rapprocher, et assure la pérennité de la structure institutionnelles. Repliée dans ses villages de la montagne, la population vit ignorée, si ce n'est méprisée de ceux qui habitent les châteaux et les villes. Pierre Gassendi, prévôt du chapitre de Digne, et savant mathématicien, décrit les "guyots" comme des hommes "sauvages", à la voix rauque, à la force herculéenne, réfractaires aux parures et aux divertissements. Bien que caricatural, le portrait n'est pas faux.
Les paysans des montagnes ne disposent d'autre moyen de formation que l'église et les cérémonies liturgiques. Amorcé au siècle précédent, le renouveau religieux, après le sanglant intermède des guerres de religion, s'amplifie malgré le bas niveau spirituel et l'inculture du clergé. Il arrive qu'un conflit oppose la communauté à son curé, mais ce conflit témoigne de la foi des habitants qui déplorent le manque de zèle du prêtre.

Aiguines et Moustiers

À Aiguines, la communauté demande en 1697 à l'évêque de Riez d'obliger Thomas, vicaire (avec qui elle est en procès à propos de son logement) à entretenir un deuxième prêtre, un seul étant insuffisant en raison de l'étendue du territoire, et beaucoup d'habitants manquant la messe du dimanche''.
Si à Moustiers le prieur Pierre des Prés fait reconstruire le chœur de l'église paroissiale au cours du XIVe siècle, l'une des causes des conflits opposant les paroissiens à leur curé est la négligence que met parfois celui-ci à entretenir le lieu du culte. En 1628, la communauté de Rougon intente un procès à Messire Balthazar Moullinguet, "chanoine et prieur prébendé de Rougon", pour l'obliger à entreprendre les réparations de l'église prescrites par l'évêque de Seriez. En 1660, les consuls d'Aiguines se plaignent à l'évêque de Riez de ce que le vicaire et le capiscol n'ont pas fait faire les réparations nécessaires à l'église. En 1667, le conseil de Trigance est en procès avec le prieur parce que l'église est dans un délabrement tel qu'on peut à peine y dire la messe, et cela par la négligence des prieurs qui ne se soucient que de percevoir leurs rentes.
Parmi les nombreux lieux de pèlerinage, la chapelle de Notre-Dame-de-Beauvoir, que célèbre le prieur installé par l'abbaye de Lérins à Moustiers, est très fréquentée ; en 1346 puis en 1364, les papes Clément VI et Urbain V ont accordé des indulgences à ceux qui la visitent, "particulièrement convaincu par les assurances dignes de foi", affirme le second".

Les confréries

Les confréries animent la vie paroissiale. Le conseil de Trigance autorise en 1630 le vicaire à ériger une confrérie du Saint-Rosaire à l'autel Notre-Dame de l'église paroissiale, afin de faire participer les fidèles aux "indulgences et bien-faits" qui y sont attachés. Le village compte en 1645 six confréries : Corpus Christi, Notre-Dame, Saint-Michel et Saint-Antoine "qui sont de toute ancienneté dans l'église" paroissiale, celles du Saint-Esprit et de Saint-Roch, qui se rangeront en leurs chapèles particulières. Pourtant six ans plus tard, le conseil concède la chapelle Saint-Roch à la confrérie des Pénitents blancs, que la plupart des habitants voués au service de Dieu désirent établir avec l'approbation de l'évéque. A Moustiers, les Pénitents blancs ont en outre deux chapelles : Sainte-Claire et Saint-Pierre (toutes deux situées près du Pont d'Angouire), et les Pénitents gris, appelés aussi "Bourras" du nom de leur robe couleur de bure, la chapelle Sainte-Brigitte ; le 3 avril 1642 s'établit une "confrérie" de N.-D.-de-Beauvoir, puis celles des aines du purgatoire (1672), du Saint-Sacrement et du Saint-Esprit.
Les pénitents s'activent jusque dans les plus petits villages. La confrérie du Saint-Sacrement organise les catéchismes, améliore la tenue pendant les offices et l'entretien des églises, encourage les œuvres d'assistance, lutte contre l'ivrognerie et les mauvaises mœurs. Elle fait preuve à l'égard des protestants d'une hostilité implacable niais sa "police secrète", si redoutable dans les grands centres urbains, n'a probablement pas la même activité clans les milieux ruraux. Elle organise aussi des réjouissances à l'occasion des fêtes religieuses. A La Palud, la confrérie du Saint-Esprit élit 3 prieurs et 3 prieures : k jeudi avant la Pentecôte, on tue un bœuf que l'on lait cuire dans trois
grands chaudrons, à la maison commune ; on pétrit de 9 à 10 charges de blé ; puis on invite à son de trompe les habitants à venir goûter le vin du Saint-Esprit. Le curé bénit le vin et les autres aliments ; la fête dure 3 jours.
À Trigance, le conseil ampute d'un écu la rente annuelle qu'il sert aux confréries, et le verse à la jeunesse pour acheter de la poudre. L'argent recueilli à l'occasion des charivaris sert à payer les réjouissances auxquelles donne lieu la fête de Saint-Roch, et qui doivent être assez bruyantes puisqu'en 1634, le conseil nomme un capitaine "pour éviter les débats et querelles", et faire "la police de ladite fête". C'est la confrérie Saint-Roch qui organise ces joyeuses manifestations. En 1667, le conseil décide de lui acheter, avec le produit des charivaris et à un prix "honnête", douze mousquets que les consuls de Comps ont prêtés, et qu'ils se proposent de vendre.

Sorcellerie, torture et bûcher à Aix: l'affaire de la jeune Madeleine Demanldox-la-Palud (1611)

Une bien triste affaire que celle qui se déroule à Marseille avec pour protagonistes un curé né vers 1575, à Beauvezer, dans le diocèse de Senez, et la jeune Madelaine Demandolx, fille d'Antoine de Demandolx, fondateur de la branche des Demandolx-Marseille, et nièce de Jean II, seigneur de La Palud. Elle éclaire d'un jour cruel l'emprise dans laquelle la superstition tient les esprits de ce temps.
Louis Gaufridi n'était âgé que d'une douzaine d'années lorsqu'un de ses oncles, curé de Pourrières (près de Saint-Maximim) qui a un faible pour l'alchimie et les sciences occultes, s'est chargé de son éducation et l'a fait venir près de lui. D'un physique agréable, d'une grande intelligence, Gaufridi termine ses études à Marseille, reçoit les ordres et, à 26 ans, est nommé curé de l'église des Accoules, toujours à Marseille. Bientôt l'abbé s'éprend d'une de ses paroissiennes, Madelaine de Demanclolx, seize ans, réussit à vaincre ses scrupules et à la séduire. Mais le remords s'empare de la jeune fille, égare sa raison; des "mouvements convulsifs, des contorsions horribles" agitent son corps.
Amenée à la Sainte Baume, elle est exorcisée par le père Sébatienn Michaclis, inquisiteur d'Avignon et prieur du couvent des Frères Prêcheurs de Saint-Maximen. On raconte que c'est Belzébuth lui-même qui l'a possédée par le truchement de Gaufridi et l'a faite "princesse des sorciers au pays de Provence". Pour lutter contre le diable, on fait venir des hommes qui brandissent des hallebardes pendant l'exorcisation ; l'un d'eux agite une épée dans la cheminée contre les magiciens invisibles qui peuvent descendre par le conduit. À l'archevêché d'Aix, devant les juges horrifiés, la jeune Madelaine se livre à des folies érotiques pendant son interrogatoire. Arrêté et transféré lui aussi à Aix, Gaufridi y est torturé et finit par se reconnaître sorcier : il a vendu son corps et son âme au diable en échange du don d'être suivi de toutes les femmes.

Procès

Vient le procès : le président du Parlement de Provence, Guillaume du Vair, déclare Gaufridi coupable de "rapt, séduction, magie, sorcellerie et autres abominations" (30 avril 1611). Sous les acclamations du public, la Cour le condamne à être traîné par tous les carrefours de la ville et devant l'église Saint-Sauveur pour y faire amende honorable, tête et pieds nus, la corde au cou, un flambeau à la main, puis à être brûlé vif, ses cendres devant être dispersées au vent. Madelaine Demandolx de La Palud est acquittée, mais on doit la soustraire à la fureur de la foule qui persiste à la considérer comme une sorcière, alors qu'elle n'est probablement qu'une malade, l'hystérie expliquant toute l'affaire. Le dernier acte du drame se déroule sur la place des Prêcheurs, devant une multitude avide, qui a envahi jusqu'aux arbres pour mieux voir le bûcher. Dans la nervosité générale et la panique, un enfant tombe et se tue, le chevalier de Montouroux assassine un gentilhomme et blesse d'un coup de poignard une jeune fille qui assiste à l'exécution. Après l'autodafé de Gaufridi, la chasse aux sorcières se développe. Dix-sept personnes sont accusées à Marseille. À Aix, se croyant elles-mêmes possédées du démon, les soeurs de Sainte-Claire se livrent à des danses obscènes. L'ancien curé des Accoules connaît alors une renommée populaire et devient "insigne magicien''.
Madelaine, quant à elle, ne cessera guère d'être sujette aux insultes de la part de son entourage et de ses voisins, malgré l'aide de quelques uns de ses parents et de ses conseillers religieux. Ainsi, en 1653, elle vit, fort retirée, dans une campagne appelée Font-Obscure, au quartier Saint-Barthélémy, à l'extérieur de Marseille. La malignité publique l'oblige à se réfugier à Aix. Elle fait donation de la maison qu'elle vient de quitter à des religieuses trinitaires qui, par reconnaissance, ajouteront un peu plus tard le nom de La Palud au couvent qu'elles font construire d'abord à l'emplacement de la campagne, puis dans un quartier plus rapproché de la ville. C'est là l'origine du nom de l'église et de la rue de La Palud actuelles, à Marseille. Elle finira sa vie, presque octogénaire, à Châteauvieux, où l'aura recueillie sa cousine Françoise de Gombert, veuve de Claude de Demandolx, seigneur de Demandolx et de Châteauvieux. Elle s'y éteindra près de soixante ans après la fin horrible de l'abbé Gaufridi (20 décembre 1670) et sera inhumée dans l'église paroissiale, devant l'autel du Rosaire.

Autour de la révocation de l’Édit de Nantes (1685)

En 1672, Scipion Brun de Castellane, seigneur de Rougon et de Caille, a prêté hommage pour ces deux seigneuries. Il est neveu de Pierre Brun de Castellane et de Marguerite de Demandolx-Trigance. Il s'était marié (15 mai 1655) avec Judith, fille de Corneille Legouche, coseigneur de Saint-Étienne-les-Orgues (arrondissement de Forcalquier) et de feu Anne de Bourdin. Il habite le plus souvent Manosque, que sa femme préférait à l'austère village de Rougon, et s'y est trouvé veuf après avoir eu deux filles ainsi que trois fils, dont seul survit l'ainé, Isaac. Il appartient à la religion réformée. D'ailleurs, on est probablement huguenot de père en fils, chez les Brun de Castellane : les guerres de religion n'ont-elles pas commencé en Provence par l'assaut qu'ont donné les catholiques (1559) à la maison d'un aïeul de Scipion, à Castellane ?
Le terme "huguenot" est, à l'origine, un surnom employé par dérision pour désigner les disciples de la "R.P.R." (Religion prétendue réformée). Ceux-ci, mal tolérés par les populations, sont en butte à l'hostilité des autorités. Depuis 1670, le parlement d'Aix saisit tous les prétextes pour traquer les pasteurs, restreindre l'exercice du culte et mener une sournoise répression. Les rangs des protestants s'éclaircissent, les plus nombreux abjurant, les autres s'exilant.
Malgré la crainte des galères perpétuelles promises à ceux qui tentent de chercher refuge à l'étranger, Scipion décide d'émigrer. Pour masquer sa fuite, il annonce qu'il va séjourner à Caille. Il en prend en effet le chemin, fait à Rougon une halte suffisamment longue pour que la communauté ait le temps de voter un don à son fils Isaac, puis gagne Caille, où il demeure durant trois semaines, assez pour traiter différentes affaires avec son notaire. Enfin, par la vallée peu fréquentée de l'Estéron, il franchit la frontière du royaume, arrive dans le comté de Nice, continue jusqu'à Turin et finit par se fixer à Lausanne. Venus des Cévennes et du Vivarais, de nombreux coreligionnaires l'y ont précédé. D'autres l'y rejoignent lorsque la révocation de l'Édit de Nantes (17 octobre 1685) ouvre une ère de persécutions déclarées : rien que pour la Provence, malgré la surveillance des frontières, de 1 400 à 1500 protestants parviennent à fuir les dragonnades et les galères.
Une déclaration du roi (2 décembre 1(189) prescrit l'attribution des biens des exilés à ceux de leurs parents les plus proches demeurés ou devenus catholiques. En conséquence, par arrêté du Parlement d'Aix (11 juin 1(190), les biens de Scipion, en particulier les seigneuries de Rougon et de Caille, sont dévolus à sa sœur, Élisabeth Brun de Castellane, mariée à Grasse à un conseiller du roi, Jean Tardivy (qui prête hommage pour ces seigneuries en 1698), et les biens de sa femme décédée, à la sœur de celle-ci, Anne de Legouche, épouse d'un avocat général au Parlement du Dauphiné, André de Roland.
Grâce aux dispositions qu'il a su prendre avant son départ, Scipion ne connaît pas de gène matérielle. Malgré tout, la vie n'est pas tendre pour lui : en 16193, il fait part à ses proches demeurés au royaume, du décès de l'une de ses filles, puis de celui de son fils Isaac. Lui-même s'éteindra à Lausanne vers 1712. Entre temps va se dérouler un drame qui ne s'achèvera que plusieurs mois après sa mort.

L'étrange histoire d'Isaac de Caille

En 1699, à Toulon, un menuisier originaire de Manosque, Pierre Amphoux, dit La Violette, reconnaît dans la personne d'un soldat, qui se fait appeler Mège, le fils de Scipion Brun de Castellane, son ancien seigneur. Le soldat admet être effectivement Isaac de Caille. Il explique qu'il s'est enfui de Lausanne pour échapper aux mauvais traitements d'un père dont l'exil exacerbe l'irascibilité et le fanatisme. Il abjure officiellement la religion réformée et se fait baptiser en prenant le nom catholique d'André Entieverges. Aussitôt les familles Roland et Tardivy qui, depuis neuf ans, jouissent des biens de leur vieux parent exilé, réunissent contre ce neveu inattendu des charges qu'elles pensent accablantes, le font incarcérer à la prison de Toulon et obtiennent de Scipion une déclaration par laquelle il confirme la mort de son fils, à Vevey, le 16 février 1696. Mais des gens du peuple et même de la noblesse prennent fait et cause pour celui qui se dit Isaac. Par exemple Mme de Saint-Jurs. Un jour de 1697, assure celle-ci, Anne de Legouche, femme de l'avocat général André de Roland, lui a confié à Grenoble que son neveu voulait rentrer en France et que l'opposition de son père l'a contraint à s'enfuir clandestinement. D'ailleurs, le comte Brun de Castellane est dans l'impossibilité d'envoyer l'acte de décès de son fils. Sa conduite ne serait-elle pas alors dictée par le sectarisme religieux et la fureur de voir Isaac lui échapper et abjurer ?
Les passions s'enflamment ; les curés Isolle, de Caille, et Taxil, de Rougon, comptent parmi les champions les plus empressés d'Isaac. Il est vrai que, tandis que Scipion, huguenot intransigeant, n'ayant jamais voulu rien recevoir des prêtres, avait abandonné les redevances seigneuriales qu'il eut été en droit de percevoir, Tardivy les exige âprement et même a gagné devant le Parlement un procès contre les desservants. Isolle et Taxil stimulent du haut de la chaire le zèle de leurs ouailles en faveur du fils de leur ancien seigneur, collent des affiches aux carrefours et à la porte des églises. Le procureur de Roland se venge en ébruitant l'aventure que Taxil aurait eue avec la femme de Périer, qui tient un moulin à Rougon. L'histoire déconsidère quelque peu le desservant du village, que le curé de La Palud, Bernard, doit venir remplacer, mais ne rafraîchit pas le zèle de ceux qui croient au retour d'Isaac.

Soutien de la population

La joie du public éclate lorsque, l'affaire venant devant le parlement d'Aix, après cent vingt audiences, l'accusé est officiellement reconnu fils de Scipion Brun de Castellane et de Judith Legouche (14 juillet 1707). Tous les biens de ses parents émigrés lui sont restitués et des dommages-intérêts attribués. Les familles de Roland et Tardivy sont condamnées aux dépens. Le nouveau seigneur se marie aussitôt, à Toulon, avec Mlle Serry, une jeune fille qui avait engagé ses bijoux pour le secourir dans sa prison. Puis il va visiter ses domaines de Rougon et de Caille.
Mais dès le mois de septembre, de Roland présente une requête en pourvoi devant le Conseil du Roi, se basant sur la déposition d'Honorade Venelle, de Martigues. Isaac reconnaît volontiers s'être lié avec cette femme, de mœurs suspectes, veuve d'un soldat de marine, Pierre Mège, embarqué comme rameur sur une galère de Marseille (1691) et disparu sans laisser de trace. Isaac a pris son lit et son état civil jusqu'au jour où le menuisier de Manosque, puis beaucoup d'autres personnes ont reconnu en lui le fils de l'ancien seigneur de Rougon et de Caille. Honorade Venelle, au contraire, soutient qu'il est le véritable Pierre Mège, avec qui elle s'est mariée en 1686, et demande que soit cassé son second mariage.
Par une sentence signée du roi à Fontainebleau, le Conseil casse effectivement l'arrêt d'Aix et renvoie le procès devant le parlement de Paris. Une hypothèse expliquerait, insinue-t-on, les obscurités de cette affaire : Pierre Mège serait issu d'une mère qui aurait été servante, un certain temps, chez les Brun de Castellane, et Scipion n'aurait pas été si puritain qu'il ne la lutinât. La ressemblance que Pierre Mège aurait eue très naturellement avec Isaac lui aurait donné l'idée de l'escroquerie. Celle-ci n'aurait pu mener très loin sans la rumeur de la foule provençale, à l'imagination surchauffée comme on le sait bien, n'est-ce pas, dans la capitale.
Là-dessus, nouvelle intervention de Scipion, près d'expirer à Lausanne, certifiant une fois de plus que celui qui va comparaître devant le Parlement de Paris n'est qu'un imposteur. C'est ainsi qu'un arrêt déclare le prétendu fils de Brun de Castellane n’être et n'avoir toujours été que Pierre Mège (17 mars 1712). Du coup, celui-ci, qui n'a plus rien, fait l'objet de nouvelles poursuites à cause de sa bigamie. Il est enfermé à la Conciergerie, à Paris; un troisième procès va commencer. Mais alors que tout le monde l'a abandonné, sa femme, Madeleine Serry, lui garde sa confiance et se proclame opposante à l'arrêt de Paris, ce qui suspend les poursuites et laisse encore une chance à l'homme énigmatique d'établir sa véritable identité. Hélas! A ce moment, celui qui assure être Isaac de Caille meurt dans sa prison.
En tout cas, ceux qui par la suite étudieront cette affaire pour essayer d'en élucider le mystère, concluront à l'imposture de Pierre Mège.
Quoi qu'il en soit, les Tardivy ne gardent pas l'héritage de Scipion : après avoir fait à nouveau hommage en 1719 et 1730, ils vendent le fief de Rougon en 1732 à l'abbaye de Lérins (qui prêtera hommage à son tour en 1736 pour ce fief) et en 1735, échangent avec Théas de Villeneuve, seigneur d'Andon, celui de Caille contre celui de Thorenc.

Mademoiselle de la Palud et le "faiseur d'or"  (1705)

L'une des six filles de Louis de Demandolx-La Palud et de Diane de Blacas d'Aups  a eu l'occasion, ce jour du 29 août 1705, de prouver qu'elle ne manquait pas de sang-froid.
Pour comprendre un épisode aussi extraordinaire, il faut d'abord se rappeler qu'en cette triste période, le désordre des finances royales multiplie les privilèges au profit des uns, les exactions fiscales au détriment des autres. En réaction, la fraude et la contrebande se sont organisées avec la complicité plus ou moins ouverte de la population, qui y voit une sorte de compensation naturelle aux expédients du pouvoir. Le sel, la fausse monnaie, le tabac et les poudres font l'objet d'un trafic à peine clandestin. Le faux-monnayage fleurit en Provence orientale "autour de Draguignan, Grasse, Glandèves, jusque dans les chateaux, les presbytères et les maisons épiscopales : le vicaire de Châteauvieux, l'abbé Gardiol, pris en flagrant délit, vient d'être traduit devant un tribunal spécial, à Cannes, et... laissé en liberté ! Tous les faux-monnayeurs ne bénéficient pas, il est vrai, d'autant de clémence : en 1699, Jacques Faissole "convaincu d'avoir fabriqué de la fausse monnaie", a été condamné, à Castellane, "à être pendu sur la place des Augustins, devant le palais de justice'''.
Pour compléter l'évocation du climat trouble dans lequel se place l'aventure de Mlle de La Palud, il faut également rappeler comment, en ce XVIIIe siècle, des élites féminines, déjà romanesques, vont faire à Gaspard de Besse, détrousseur de grands chemins de l'Estérel, une légende de brigand au grand cœur.
Donc au mois d'août 1705, Louis de Demandolx et Diane de Blacas d'Aups, son épouse, hébergent en leur château de La Palud un dénommé De l'Isle. Leur hôte, fils d'un paysan de Bargemon (Var) n'a jamais étudié, lit mal, n'écrit pas mieux. Mais c'est un forgeron-armurier-serrurier d'une extrême habileté, dont la réputation de "faiseur d'or" commence à se répandre. Il tient son "art" d'un Italien désigné sous le nom de Denis, qui lui a appris, dit-il, à faire de l'or à partir du plomb et du fer. De plus, ce qui ne gâche rien, il a 32 ans environ, une force physique peu commune et un pouvoir de séduction extraordinaire. Or, six mois plus tôt, l'évêque de Glandèves2 a écrit au contrôleur des Finances d'Aix pour lui signaler les déplacements dans la région d'un homme qui se livre à la transmutation des métaux.
L'intendant de Provence, Cardin Le Brel, a ordonné une enquête qui l'a mis sur la trace de De l'Isle : elle lui a révélé que celui-ci n'est autre que Jean Troin, qu'il fait l'objet d'une condamnation à mort par contumace pour crime de faux-monnayage, qu'il a réussi à échapper à une arrestation au cours de l'été précédent, enfin qu'il doit entendre la messe, le 29 août prochain, dans la chapelle des Pénitents blancs, à La Palud. Aussitôt, par l'intermédiaire d'un certain Joseph Icart, de Châteauneuf-lès-Moustiers, qui connaît Troin et a probablement joué le rôle d'indicateur, l'intendant adresse des instructions au juge de Riez pour faire arrêter le contumace à la porte de la chapelle.

Échec et évasion

Le jour prévu, De l'Isle vient effectivement entendre la messe, avec le seigneur de La Palud, la femme de celui-ci et l'une de ses filles. L'officier chargé de son arrestation, accompagné de deux "recors" et de trois soldats, a tendu une souricière. De l'Isle a-t-il senti le danger? En a-t-il prévenu Mlle de La Palud ? En tout cas, sa jeune amie constate, au milieu de l'office, que des étrangers se dissimulent dans l'assistance. Sans perdre son calme, elle sort de la chapelle, va chercher des armes au château, pas assez discrètement toutefois pour que l'officier n'évente la manœuvre. Il ordonne à ses hommes de se saisir de Troin sur le champ. Mais celui-ci a de la force, du courage aussi : il tient tête aux soldats. Louis de Demandolx et Diane de Blacas font le coup de poing pour le secourir. Mlle de La Palud revient avec une baïonnette et deux pistolets, réussit à passer une arme à sa mère. Deux soldats sont "blessés dangereusement". Dans la confusion générale, tandis que les seigneurs se compromettent pour le sauver, leur hôte s'esquive... une fois de plus.
Il va d'ailleurs trouver d'autres châteaux pour l'héberger, d'autres gentilshommes pour le protéger. Grâce à Mgr Soanen, l'évêque janséniste de Senez, qui remuera pour lui Paris et la Cour, il obtiendra un sauf-conduit qui lui permettra de poursuivre, durant cinq ans encore, ses expériences sur la transmutation des métaux. Il établira un laboratoire au sommet du château épiscopal de Senez, un autre au château de Saint-Auban (commune des Alpes-Maritimes), où il travaillera dans la sympathie du seigneur, l'intimité de ses deux filles, la considération du vicaire.
Il est probable qu'il croit d'ailleurs sincèrement lui-même à la "vérité de ses opérations". Peut-être ses recherches n'en recouvrent-elles pas moins un trafic de faux-monnayage : quelques voyages secrets, certaines relations le laissent supposer, mais tout reste à prouver.
Quoi qu'il en soit, après s'être fait bêtement arrêter — lui habituellement si prudent dans ses déplacements — puis blesser d'un coup de pistolet au cours d'une tentative d'évasion, il reprend ses travaux à la Bastille où on l'a enfermé (4 avril 1711). Il finit pourtant par perdre courage au bout de quelques mois : les matières premières qu'on lui fournit ne valent rien, sa blessure mal soignée le fait souffrir, l'une des filles du seigneur de Saint-Auban — au rendez-vous de laquelle, peut-être il se rendait au moment de son arrestation — vient de se marier avec M. de Bargemon... Au soir du 27 janvier 1712, il rend l'âme sans que nul n'y prenne garde dans sa prison, sans que nul ne sache ce qu'a pensé Mlle de La Palud à cette nouvelle.

Trigance pendant les invasions de la Provence (1692 et 1707).

Les rigueurs du climat aggravent encore la situation des habitants. En 1695, la neige tombe en telle abondance que, pour qu'on puisse sortir du lieu et chercher du bois, le conseil de Trigance doit faire déblayer les chemins. En raison de la misère causée par la neige, celui d'Aiguines demande à l'évêque de Riez que l'argent du carême soit distribué aux pauvres.
La disette menace une fois de plus. En 1703, le conseil sollicite de la dame de Trigance, Marguerite Delphine de Vento, veuve de Barthelémy de Demandolx et mère d'Anne-Marie, l'autorisation de défricher, pour le soulagement des plus déshérités, toutes les terres possibles clans le défens de Siounés.
Anne-Marie de Demandolx a dix-huit ans lorsqu'elle épouse Cosme-Maximilien de Valbelle, comte de Sainte-Tulle (canton de Manosque), qui devient ainsi, du fait de sa femme, seigneur de Trigance. Il est le fils de Joseph de Valbelle. À ce moment, la famille de Valbelle est à son apogée. Joseph de Valbelle est lui-même marquis de Tourves (érigé en marquisat depuis 1178), baron de Rougier (canton de Saint-Maximin). Il est en outre président à mortier au Parlement de Provence et possède, rien qu'en Haute-Provence, les seigneuries de Levens, Peyroules (canton de Castellane}, Le Mousteiret (commune de Peyroules), Saint-Symphorien et Vilhosc (toutes deux dans le canton de Sisteron), et bien entendu Valbelle (canton de Noyers), qui s'appelait naguère La Tour-de-Bevons, et dont le nom a été changé par lettres royales (1677) sur la demande de Jean-Baptiste de Valbelle. Joseph va encore acquérir lui-même la seigneurie de Valée (commune de Salignac, canton de Volonne). Ainsi les Valbelle — comme les Forbin — sont des "possédant fiefs" issus de roturiers enrichis par le négoce et anoblis par les offices, qui se sont élevés auprès de la vieille noblesse, et au-dessus d'elle.

Guerre d'Espagne

Cependant la guerre de la succession d'Espagne amène une nouvelle invasion : en juillet 1707, une armée d'Impériaux et de Piémontais passe le col de Tende, refoule les troupes françaises au-delà du Var et pousse jusqu'à Toulon, qu'elle ne peut enlever. Le 27 août, le duc de Savoie doit se replier. Le conseil de Trigance, qui a demandé qu'on laisse leurs armes aux habitants "pour se garder et tenir cours de garde", décide de se procurer de la poudre et des balles. De fait, dans les passages difficiles de l'Estérel et du Var, paysans et nobles tendent quelques embuscades contre l'envahisseur, qui bat en retraite devant l'armée royale.
Mais ces résultats patriotiques coûtent cher et la misère accable les communautés. L'année même, à Aiguines, les consuls Antoine et Jean Aicard écrivent â Chéry, procureur au Parlement, pour lui exprimer la détresse où se trouvent les habitants à cause du logement des soldats et du poids des contributions militaires. En 1708, le conseil de Trigance doit envoyer encore vingt jeunes gens aux fortifications du Var, de préférence choisis dans les maisons où il y a deux hommes, et à qui il attribue deux sous par jour en sus des cinq sous de leur solde. À ce gaspillage d'hommes et d'argent, s'ajoutent les rigueurs désastreuses de l'hiver 1708-1709. Les gelées détruisent semences, oliviers et arbres fruitiers. Bien entendu, les trafiquants de blé en profitent pour se livrer à des opérations fructueuses.

Retour de la peste

Louis XIV meurt (1715). Malgré les complications du renflouage des finances publiques et les habituels dommages que provoquent les excès du climat, les trente premières années du règne de Louis XV auraient pu apporter soulagement et reprise économique. Mais la plus meurtrière de toutes les épidémies de peste qui ont ravagé la Provence depuis le milieu du XIVe siècle, vient faucher, entre 1720 et 1722, près de 90 000 Provençaux, dont la moitié à Marseille.
On connaît la lourde responsabilité, dans l'origine de cette épidémie, de J.-B. Estelle, premier échevin de Marseille : le 25 mai 1720, le navire Le Grand Saint-Antoine se présente devant le port, venant du Levant. Son capitaine signale des décès à bord, d'origine pestilentielle. Le navire devrait subir la quarantaine et sa cargaison, la destruction par le feu. Mais indiennes et cotons fins d'une valeur, dit-on, de 100 000 écus, lui appartenant en grande partie, J.-B. Estelle fait falsifier les déclarations du capitaine. À peine a-t-on commencé à écouler en ville les précieuses étoffes que les portefaix sont atteints du mal. Néanmoins il semble bien que la peste ait fait son apparition plusieurs mois avant le retour du navire. Dès 1719, des rumeurs selon lesquelles la peste sévirait à Marseille parviennent à Trigance. Aussitôt, le conseil du village charge les consuls de prendre les précautions nécessaires, d'établir des gardes "aux avenues", avec obligation pour chaque habitant de participer à tour de rôle à ce service de surveillance, sous peine d'amende de dix sous chaque fois qu'il "sera trouvé en faute".
La Haute-Provence sera en grande partie épargnée.

Saint-Pancrace - Digne
Digne
Vallée de la Bléone - Digne
Digne
Provence

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