Version FrançaiseEnglish VersionNederlandse versieDeutsch Version
PASS VERDON
1 semaine dans le Verdon = 2 campings pour découvrir la richesse de ce lieu exceptionnel !

En savoir plus

Saint-Victor, Lérins et Montmajour

Réformes de l'évêque Augier et rébellion de Guillaume de Moustiers

Dès le début du XIè siècle, des membres de grandes familles provençales avaient mis la main sur les évêchés, et des puînés de lignages chevaleresques avaient accaparé les dignités des chapitres épiscopaux ; par ce biais, les uns et les autres s'étaient emparés de nombreux biens d'Église. Un nouvel évêque, Augier, accède au siège de Riez en 1090. Probablement parce qu'il est petit-fils d'Arbert de Lançon et neveu de l'ancien évêque Bertrand, et qu'il appartient à la famille aristocratique des Pontevès Spada, détentrice de nombreuses terres, en particulier dans et autour de leur seigneurie, les princes de Riez ne semblent pas avoir contrarié son accession à la tête du diocèse. Usant de la menace aussi bien que de la persuasion, les partisans de la réforme grégorienne ont réussi à placer un des leurs sur presque tous les sièges provençaux. D'origine modeste à quelques exceptions près, ils ont pour taches prioritaires, en particulier, la reconquête du patrimoine ecclésiastique. Augier s'y attelle avec d'autant plus de zèle que, contrairement aux autres évêques réformateurs, il est le cadet d'un grand lignage, et que la réforme entend tirer parti de son origine. Profitant sans doute de la mort de Guillaume, prince de Riez, il s'emploie d'abord à éliminer sa famille de la cité épiscopale. Dans le château seigneurial qu'il saisit sur l'oppidum Saint-Maxime, aucun prince laïc ne s'installera plus, conformément à l'interdit papal. Mais depuis au moins 1096, Guillaume II s'est replié sur Moustiers et réfugié dans le caste, sans doute perché sur l'oppidum, au sommet du Coulet de Quinson.
Aussitôt Augier s'occupe à son tour de Moustiers. Le 7 mars de la même année, il donne à l'abbaye de Lérins la paroissiale du castrum, c'est-à-dire l'église Sainte-Marie, avec les églises qui en dépendent dans la vallée. En même temps, il donne à l'abbaye de Montmajour, par l'intermédiaire du prieuré d'Estoublon, non seulement tout ce que Guillaume Taxil possède à Chauvet, domaine et église, mais aussi les droits et revenus (soit le quart des décimes) qu'il détient clans les seigneuries de Saint-jars et de Rougon. Le premier si ce n'est le plus riche des chevaliers de l'entourage de Guillaume de Moustiers sort à peu près ruiné de sa mésaventure, et son fils n'aura d'autre avenir qu'en se faisant moine à Lérins. Mais pour ouvrir ses portes, l'abbaye exigera encore du père les terres qu'il possède autour de l'église Saint-Saturnin, église qu'elle se sera fait attribuer par la femme et les enfants du seigneur, et qu'elle rattachera à la paroissiale Sainte-Marie quand, le 6 mars 1256, elle fera de celle-ci un prieuré. Non loin du nouveau pont d'Aiguines, clans l'actuelle ferme portant toujours le nom de Saint-Saturnin niais dont les terres ont été noyées par le Lac de Sainte-Croix, subsistent l'abside en cul-de-four, l'arc à double rouleau et sans cloute quelques pans de murs.

Tentative de riposte contre l'évêque réformateur

Dans une suprême tentative pour limiter l'emprise de l'évêque réformateur et de son instrument, l'abbaye de Lérins, le seigneur de Moustiers fait édifier à proximité de son castellum une nouvelle église qu'il place, elle aussi, sous le patronage de la vierge : Notre-Dame-de-la-Roche (Roche, synonyme de château). Afin d'affermir son entreprise, sans doute s'appuie-t-il sur le chapitre de Riez, dont les libéralités d'Augier contrarient les intérêts matériels. Pourtant dès 1113, l'évêque oblige le prévôt du chapitre à céder Notre-Dame-de-la-Roche à l'abbaye et, pour faire bonne mesure, donne à celle-ci en même temps un certain nombre d'autres églises, dont celle de Brauch (près de La Verdière, canton de Rians, Var) qu'il enlève à son propre frère, Guillaume Augier. Les nouveaux évêques s'efforcent avec patience et obstination de reconstituer ce qu'ils estiment être le domaine de leur Église. Augier de Riez avait arraché des dîmes et des églises des mains des laïques et le pape les confirmait en 1114.
Après son éviction de Riez, Guillaume de Moustiers a sans doute ressenti cette échec comme la manifestation d'une volonté irréductible de le chasser sans retour. Aussi douze ans plus tard, quand éclate en Provence centrale, une rébellion dirigée moins contre le comte que contre Lérins, s'insurge-t-il les armes à la main contre celui qui, après l'avoir expulsé d'une ville dont ses parents avaient été princes durant un siècle, l'a privé d'une partie de ses ressources en lui enlevant les églises de la contrée. Avec son soutien, le chapitre cathédral dont les chanoines, pour la plupart, sont de ses fidèles, s'empare par la force de l'église paroissiale Sainte-Marie et de Notre-Dame-de-la-Roche. À l'appel de Lérins, le pape Honorius II envoie une bulle aux évêques d'Antibes, de Fréjus et de Riez pour faire restituer au monastère les églises "qui lui avaient été prises par la violence", et Raimond Bérenger 1" va trouver là l'occasion de s'immiscer dans la vie d'une région où son autorité est encore mal assurée.
Peu après la sanglante intervention du comte, l'évêque Augier rend à Gérin, abbé de Lérins, l'église Sainte-Marie. Une messe y est célébrée devant tout le peuple du castellum, c'est-à-dire les chevaliers qui ont pris part à la révoltes. Mais en partie détruites, cette église séculaire et la récente Notre Dame-de-la-Roche devront être rasées. Sur l'emplacement de la première, commencera après 1126 la construction d'un nouvel édifice (la partie la plus ancienne de l'église que nous connaissons) et du clocher ; elle s'achèvera avant 1150, époque où Lérins rebâtit Notre-Dame-de-la-Roche (la partie romane de la chapelle actuelle) et sans doute en change le vocable, qu'elle remplace par celui plus topographique de Notre-Dame-d'Entre-Roches, qui deviendra bientôt Notre-Dame-de-Beauvoir.

Promotions

Chalet de Camping à Castellane Mobil-home
A partir de 301 €/Semaine

Mobil-home à Castellane Chalet
A partir de 350 €/Semaine

Emplacements Camping à Castellane Gorges du Verdon Emplacement Gorges du Verdon
A partir de 18 €/Nuit


Le val de Chauvet, le ravin de l'aval de Riez, l'église Saint-Pierre et sa maison d'hospitalité

Montmajour a moins bénéficié que Lérins de la "générosité" d'Augier. L'abbaye de la Provence rhodanienne ne possède rien dans la vallée du Verdon, et seulement le prieuré d'Estoublon, depuis 1011, dans la vallée de l'Asse. En mars 1096, l'évêque se borne à lui céder, par l'intermédiaire d'Estoublon, une autre église en même temps que les biens de Guillaume Taxil, "qui que ce soit les tiennent pour lui", dont Saint-Pierre de Chauvet. Et en 1204, une bulle papale lui attribuera encore l'église du nouveau village de Châteauneuf, dédiée à saint Ponsi".
Alors que cette église Saint-Pierre de Chauvet n'existe plus depuis longtemps, la toponymie a conservé le souvenir de son emplacement : d'abord un quartier, sur la rive gauche du Baou, s'appelle encore Sanl-Peire; ensuite, au bas de ce quartier, à proximité d'un ancien moulin, et du pont que franchit le chemin venant de Châteauneuf, le torrent de la Grave conflue avec le Baou au pied d'une petite butte que les habitants appellent "la Gleia" (l'Église en provençal alpin). Quelques tas de pierres et traces d'aménagements du socle rocheux laissent supposer que le site a été habité, à une époque difficile à préciser, entre l'Antiquité et le moyen âge. L'église Saint-Pierre était encore debout au XIVè siècle, flanquée d'un "hospitalis", oeuvre charitable qui accueillait les voyageurs peu fortunés ou sans ressources, préfigurant les modestes institutions de solidarité qui, telle la "Maison des Pauvres" de La Palud et d'autres villages, assistaient jusqu'au XIXè siècle trimardeurs et ouvriers agricoles à la recherche d'un emploi. Un conflit oppose en 1333 le prieur d'Estoublon à l'"hospitalarius " chargé de l'entretien du sanctuaire et de l'"hospitalis" de "Saint-Pierre du Val-de-Chauvet", que règle un acte passé "au castrum de Châteauneuf, dans la maison de noble Raylmlbaud de Crota, coseigneur dudit lieu.

Destruction et hypothèses

Deux siècles plus tôt, un autre conflit, armé celui-là, aurait provoqué le saccage de la partie orientale de Chauvet. La destruction du Chastelas et des habitats qui s'y trouvaient, expliquerait la présence des nombreux tas de pierres disséminés clans la végétation épineuse, et sur lesquels se collectent tessons de poterie de technique romaine, morceaux de meule en rhyolite et basalte, abondants fragments de  tegulae, bouts de résidus ferreux et de fer grossier. Des morceaux de pisés cuits, ainsi que le nom d'un lieudit : "la Combe Rimai", suggèrent l'idée d'un incendie associé au saccage.
D'autre part, un petit ravin, sur le côté ouest du Chastelas, s'appelle "L'Aval de Riez" (le Vallon de Riez); tomber sur le nom de Riez dans ce coin perdu de montagne, à 20 km à vol d'oiseau de la cité épiscopale, au double par les chemins, laisse perplexe. Qu'a-t-il pu se passer ?... En étudiant les lieux et le contexte politico-religieux, une hypothèse vient à l'esprit :
  • La frontière orientale du diocèse de Riez remontait le cours du Baou sur plus de 7 km, puis bifurquait en direction nord ; elle aurait alors emprunté le lit du petit torrent qui, pour cette raison, aurait été baptisé L'Aval de Riez;
  • Ne correspondant pas à celle du diocèse de Riez, la limite orientale du domaine de Chauvet était matérialisée, 3 km plus à l'est, par le vallon de Praoux qui, par son importance, constitue une bonne frontière naturelle ;
  • L'espace entre les deux vallons et tout ce qu'il contient, y compris le Chastellas lui-même et les habitats, auraient relevé par conséquent du diocèse de Senez, dont l'évêque était un Castellane ;
  • Nonobstant, l'évêque de Riez aurait estimé qu'ayant pris le domaine de Taxil et l'ayant cédé à Montmajour, l'espace appartenait désormais à l'abbaye et qu'il pouvait donc repousser la limite de son diocèse jusqu'au vallon de Praoux;
  • Récusant à la fois la mainmise sur un territoire appartenant à Senez, et la cession forcée du quart des dîmes que Taxil détenait dans sa seigneurie de Rougon, Boniface de Castellane aurait saccagé tout ce qui s'y trouvait;
  • Ce serait à ces représailles qu'Augier aurait riposté en faisant appel au pape Pascal II qui, on l'a vu, confirme en 1114 cette frontière orientale du diocèse de Riez (sans la moindre allusion, évidemment, à l'annexion d'une partie de Chative).
Ainsi s'expliquerait le fait que, de nos jours, tandis qu'en amont du Baou, le vallon de Praoux constitue toujours la ligne de partage entre les communes de Rougon et de
Châteauneuf, le petit ravin de L'Aval de Riez ait conservé un nom dont on a oublie depuis longtemps l'origine.

Les démêlés de l'abbaye Saint-Victor de Marseille avec les seigneurs de Petra Castellana

Aboutissement d'une décadence de plusieurs siècles, vers l'an mil, l'abbaye Saint-Victor de Marseille avait perdu tous ses prieurés et ne comptait plus que cinq moines. Afin de la restructurer et lui redonner vigueur, la comtesse Azalaïs, veuve de Guillaume le Libérateur, a convoqué en 1005 une importante assemblée qu'elle a présidée elle-même, entourée de ses deux fils, Guillaume, comte de Provence, et autre Guillaume, comte de Toulouse. Y ont participé les trois abbés de Saint-Gervais, Montmajour et Psalmody, les archevêques et évêques d'Arles, Aix, Embrun et Marseille. L'évêque de Riez, Aumérade, probablement frère de Gérin, prince de Riez, y a assisté aussi. Mais non Pierre, évêque de Senez, bien que son installation sur le siège de ce diocèse ait mis un terme à 380 ans d'interruption dans la liste des évêques. Sa parenté avec les Castellane, en conflit avec Saint-Victor comme avec le comte, explique probablement son absence. L'assemblée a chargé un abbé au caractère résolu, Guifré, de poursuivre la réforme de l'abbaye et d'en reconstituer le patrimoine. Et Guifré réclame énergiquement ses anciennes possessions aux seigneurs de Petra Castellana, qui vont faire la sourde oreille pendant un demi-siècle.

Isarn et Amiel

Son successeur à la tête de l'abbaye, Isarn (1020-1047), partage les préoccupations des précurseurs de la réforme disciplinaire, spirituelle et temporelle de l'Église. Avec les évêques Bernard, de Digne, et Jaulas, de Toulon, il consacre, en 1035, l'église Saint-Michel de Cousson que son constructeur, le prêtre Almérade, probablement de la famille aristocratique des Guibert ou Gaubert.), lui remet pour l'abbaye"'. Parmi les édifiants épisodes qui jalonnent le long abbatial d'Isarn, se place un séjour à la métairie de Lapes d'où, selon la " Vila Ysarni, Acta Sanctorum", après avoir converti le féroce seigneur Aldebert ou Adalard, pilleur de paysans, il prend "le chemin de Petra Castellana". Il ne se rend pas dans ce lieu simplement pour bénir le château du seigneur de Demandolx, exposé aux ravages de la foudre. Il s'entretient sûrement, si ce n'est avec les seigneurs, du moins avec leur frère, Amiel, évêque de Senez. Réussit-il à se faire comprendre ? Toujours est-il qu'en 1038, "ayant appris que Petra Castellana était jadis un castrum ou une villa appartenant en alleu à l'abbaye Saint-Victor", Amiel, "donne ou rend" à celle-ci un petit domaine agricole situé sur ce territoire. Par cet acte, d'une valeur symbolique considérable, il rompt avec le comportement traditionnel de sa famille en reconnaissant l'antériorité de l'abbaye dans la possession du lieu.
À Marseille, à l'occasion de la consécration de l'église abbatiale, le 15 octobre 1040, Amiel restitue officiellement en tant qu'évêque de Senez, les églises Sainte-Marie, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pierre et Saint-Laurent, "qui sont dans le lieu ou la villa qui s'appelle Petra Castellana, Ducelia ou Cimiranis". Il exprime le regret que d'autres moines les aient indûment tenues pendant des années, même s'il "oublie" qu'il avait lui-même accepté de les confier à l'abbaye Saint-Gervais. La présence de l'archevêque d'Arles, des évêques de Marseille, Avignon, Apt, Fréjus, etc., imprime à sa restitution un caractère irréversible et revele le degres d'évolution des esprits... D'ailleurs lorsque, un peu plus tard, il abandonne au prieuré de Petra Castellana, où les moines sont revenus, un certain nombre de droits qu'il consigne dans une charte, son successeur sur le siège de Senez, Hugues, fils de son neveu Dodon, l'approuve, mais aussi son propre frère, Aldebert - qui, pour l'occasion fait suivre sa signature de son titre de seigneur - ainsi que la femme et les enfants de celui-ci, les frères de Hugues1", etc.

Curieuse séance d'autocritique : en arrachant "l'aveu" (1053) les moines cherchent-ils à masquer leur incurie passée? 

Que s'est-il passé au cours de la décennie suivante ? Les seigneurs de Castellane sont-ils revenus sur leur parole ?... Toujours est-il que l'abbaye Saint-Victor ne s'estime pas encore satisfaite. Jusqu'à ce qu'en 1053, elle obtienne des évêques Amiel et Hugues, de leurs frères ou oncles les seigneurs Alclebert et Rostaing, des enfants et neveux de ceux-ci, en même temps que la confirmation de la restitution, la confession publique de leur "usurpation", ainsi que des marques de contrition. Cette reconnaissance solennelle de leurs torts à Castellane mème, sous la voûte de l'église Sainte-Marie, s'accompagne de formalités qui, si elles se déroulaient aujourd'hui, sembleraient l'aboutissement d'un véritable procès politique.
Ces aveux peuvent se résumer en trois phrases :
  1. Aldebert et sa famille admettent avoir "entendu favorablement les plaintes que portèrent du temps où Guifré était abbé [1005-1021],
  2. les moines de Saint-Victor; ceux-ci réclamaient les terres qui avaient dépendu de l'église Sainte-Marie,
  3. ainsi qu'un lieu appelé jadis Cimira, qui leur avait appartenu en vertu de chartes très anciennes et véridiques"...

Soigneusement enregistrée par un moine dans une charte rédigée sur place - document appelé aujourd'hui "Charte de Petra Castellana" - cette autocritique est signée par le seigneur Aldebert, sa femme Ermengarde, ses frères Amiel, l'évêque, et Rostaing, et par leurs neveux, fils de Pons-Arbaud. Le nombre et les titres de ceux qui s'y sont livrés en soulignent la portée. Et tout autant, la qualité de ceux qui l'entérinent :

  • Les fils d'Aldebert : autre Aldebert et Garac;
  • Les enfants des trois fils de Pons-Arbaud : Fils de Dodon : Hugues, évêque de Senez, Pons Puverel (dont les fils seront, l'un, Boniface, le prochain seigneur de Petra Castellana, l'autre, Pierre, le prochain évêque de Sellez), Ripert, Laugier, autre Boniface, Arbaud etc, Fils d'Arbaud : Pierre Gaucelin, Pons, Datil et Guipes ; Fils de Pons : Pons, évêque de Glandèves, Hugues, Guérin, Bermond, Rodolphe, Pons et Junanus.
Cette "séance d'autocritique" est un événement embarrassant. Les seigneurs de Petra Castellana ont accaparé des domaines qui avaient été d'Église, certes. Mais des domaines dont les moines de Saint-Victor, par incurie, indignité ou pour toute autre cause, s'étaient fait déposséder (ou qu'ils avaient dilapidés il y a plus de deux cents ans : le polyptyque de Wadalde montre qu'au temps de Charlemagne déjà, l'évêque de Marseille avait lui-même joint à sa mense les débris de leurs anciennes possessions)...

Explications contemporaines

Pourquoi alors, treize ans après avoir procédé à la "restitution" officielle de biens que les moines avaient abandonnés depuis si longtemps, les Castellane se prêtent-ils à une manifestation publique dont la justification n'apparait pas probante ? À l'occasion des conflits qui les opposaient aux familles  laïques, le plus souvent aristocratiques, les évêques et les monastères se présentaient, et sont vus aujourd'hui, en posture de victimes innocentes et dépossédées. En réalité, dans une étude basée sur l'examen attentif et pénétrant des actes des cartulaires provençaux, et d'abord celui de Saint-Victor, Stephen Weinberger démontre que, généralement, les laïcs, acculés à la défensive, se sont trouvés contraints de protéger, au besoin par la violence, un patrimoine que l'Église convoitait en invoquant une spoliation là où il y avait eu dilapidation ou déshérence, et dont elle s'est emparé pour concentrer des terres à son proie.
Les Castellane ne seront ni les derniers, ni les plus durement frappés. Réalistes, sans doute regardaient-ils le comte comme leur principal adversaire, non l'abbaye marseillaise, estimant qu'un compromis avec celle-ci, même au prix fort, pouvait être la base indispensable d'une indépendance politique à laquelle ils aspiraient avant tout. Ils avaient déjà démontre qu'eux aussi savaient exploiter la religion à leur profit. Si le frère d'Aldebert, Amiel, en tant qu'évêque de &nez, a joué un rôle capital dans l'évolution des rapports avec l'abbaye, il n'a probablement pas joué contre son camp.
Pendant encore un siècle, trois Castellane vont occuper ce siège épiscopal, et confirmer à nouveau à Saint Victor la possession de la cella de Petra Castellana, avec Notre-Dame, son claustra et les trois autres églises : Saint-Jean, Saint-Pierre et Saint-Laurent (1089); en 1122, à la place de Saint-Laurent, sera nommé "curai babisterie".

...suivie d'une coexistence sereine et large de restitutions

Peu rancuniers et plus fins diplomates que ne le seront certains de leurs successeurs, Aldebert et les siens vont continuer à doter Saint-Victor et son prieuré local : une dîme sur les poissons de l'étang de Lévidon (lac d'Alios) et sur les fromages dans une vaste zone comprenant les actuelles communes de Beauvezer, Colmars et Allos; une exploitation agricole de leur propre alleu sur le territoire même de Petra Castellana, etc. Leurs possessions périphériques doivent, elles aussi, consentir de larges "restitutions" que les moines, toujours minutieux, enregistrent clans leur cartulaire.
Par la suite, la coexistence entre les Castellane et l'abbaye semble avoir été plutôt sereine, probablement au bénéfice de chacun. En consignant le nom de tous les donateurs, ces actes du cartulaire révèlent le morcellement et expliquent la dislocation d'une partie du domaine originel, conséquence des difficultés qu'ont rencontrées les Castellane dans les partages entre leurs nombreux parents. Trigance et Bagarry en sont l'illustration.

La bastide de Soleils, cause de la désertion de Saint-Pierre de Bagarry ?

Le vaste territoire que recouvre le toponyme de Bagarry se répartit aujourd'hui entre les communes de Trigance et du Bourguet. Son peuplement est ancien. Sur la rive droite du Jabron (affluent du Verdon), à 3 km au sud du village du Bourguet, une barre calcaire surplombe la route départementale (conduisant du hameau de Jabron à Castellane par Le Bourguet et Robion). À hauteur de ce pont où, jusqu'à la Révolution, se rejoignaient les trois évêchés de Seriez, Riez et Fréjus, cette barre calcaire, orientée nord-est / sud-ouest, vient s'accoler à une autre barre, orientée nord-ouest / sud-est, et forme avec elle, au sud, un angle aigu (altitude à la pointe de l'angle, 956 m ; longueur approximative de chacun des deux côtés. Au nord, une pente relativement douce s'oppose à cet angle aigu et, lui donnant en quelque sorte une base longue de 180 ni, ferme la surface géométrique triangulaire de l'oppidum du Ruissassou. S'y échelonnent, du sud au nord, cinq murs de pierres sèches parallèles; entre le troisième et le quatrième, les buissons cachent des fonds de cabanes, vestiges des nombreuses maisons de paysans qui ont occupé cet espace. Leurs habitants devaient emprunter un chemin sur la pente nord pour aller cultiver leurs champs, que se partagent aujourd'hui les terroirs de La Treille, de la bergerie de Bagarry et de la bergerie de Saint-Pierre de Bagarry... Il s'agit sans doute d'un site pré-romain, mais qui a pu être réoccupé au moyen âge.
Vers 1035, avec la bénédiction d'Amiel, évêque de Senez, Albertrude et ses fils, Aldebert et Guigue, donnent à l'abbaye Saint-Victor, sur le territoire du castrum de Bagarry, l'église Saint-Pierre et des terres, tandis que Guigue cède personnellement, s'il n'a pas d'héritier à sa mort, la moitié de Bagarry. La formulation de l'acte ne laisse aucun doute :
  • Il y a d'une part le castrum et son église paroissiale : une première famille seigneuriale a déjà pris le nom de Bagarry puisque, vingt ans plus tôt, lors de la restitution par Gérin, prince de Riez, de Lagnes et d'Auveine à Saint-Victor, un Igirannus de Bagarris figurait parmi les témoins.
  • Il y a d'autre part cette église Saint-Pierre, qui relève de l'abbaye Saint-Victor. Nous ne connaissons pas exactement le moment où celle-ci y installe des moines. En 1089, lorsque Pierre, évêque de Senez, énumère les propriétés dont elle dispose dans son diocèse, il n'oublie pas de mentionner cette église. De leur côté, les papes Grégoire VII déjà en 1070, puis Pascal II en 1113, et Innocent II en 1135, confirment cette possession. En 1122, en présence du seigneur de Castellane lui-même, appelé dans l'acte pour la première fois "Boniface de Castellane", l'évêque Aldebert cite la "cela" (prieuré rural) de Saint-Pierre de Bagarry à l'occasion d'une nouvelle confirmation des biens de l'abbaye.

Pourquoi les moines sont-ils partis ?

Puis le silence retombe sur le prieuré. Quand et pourquoi les moines s'en sont-ils retirés ? En 1252, il figure dans l'enquête que conduira l'administration sur les droits et revenus de Charles I  dans le comté de Provence, mais alors que sur le même folio, sont énoncés avec précision les droits comtaux sur le monastère Saint-Étienne, le prieuré Saint-Jean de Doyon et la villa Saint-Raphaël, la ligne en face de son nom reste blanche. La construction par Alphonse I de la bastide de Soleils, avant 1189, à l'extrémité du territoire de Saint-Pierre de Bagarry, serait-elle la cause du départ des victorins ?
Quant au castrum lui-même, son histoire est assez compliquée. Dans l'enquête comtale de 1278, Bagarry et la bastide de Soleils ne forment qu'une seule communauté, avec à leur tête, les frères Raimond et Raibaud de Bagarris, héritiers de Rostang de Bagarris, naguère inféodé à Boniface de Castellane. D'après la même enquête, R. Brigotus est prieur de l'église paroissiale Notre-Dame de Bagarry, tandis que G. Sparon est prieur de Saint-Pierre et du prieuré rural de Sainte-Anne.
À en croire Achard : "le village de Bagarris était autrefois sur une colline à une demi-lieue du village actuel (Le Bourguet). Il dut être détruit lors des guerres de religion : on l'a rebâti sur la route de Castellane. C'est à cette époque qu'il prit le nom de Bourguet. L'ancienne église fut détruite par les hérétiques au XVIè siècle et le château du seigneur fut brûlé en l583. En réalité, sur sa colline (alt. I 082 m) qui dissimule encore quelques ruines sous la végétation, le castrum de Bagarry, après avoir rassemblé en 1319 une cinquantaine de familles imposables pour la queste générale, s'est trouvé déserté à la suite de la crise poli-tique et économique dont a terriblement souf-fert la Provence à la fin du XIV è et au début du XV è siècle. Il faudra attendre 1471 pour que la communauté compte à nouveau trois familles : à la demande du seigneur d'Andon, deux frères viennent s'installer vers 1460 sur un nouvel emplacement, puis une troisième famille s'associe à la résurrection du village; celui-ci groupera déjà 23 maisons en 1540, au moment où il prendra le nom de Bourguet. En 1697, visitant la paroisse puis les chapelles Sainte-Anne et Saint-Pierre de Bagarry qui en relèvent, Mgr Soanen, évêque de Senez, découvre cette dernière démolie et ordonne sa reconstruction ; revenant vingt-cinq ans plus tard, il la trouve rebâtie mais estime le travail de l'entrepreneur peu soigné.

Trigance et ses deux églises

Les nombreuses donations-restitutions dont bénéficie l'abbaye Saint-Victor révèlent le morcellement du territoire de Trigance, à la fin du X siècle. S'y trouvent deux églises et un château. Celui-ci se dresse sur la cime de Biach (alt. 1213), à 2,5 km à vol d'oiseau au nord de l'oppidum de Chastillon, et à distance égale à l'ouest du village actuel. Le sommet, orienté nord-sud, est long d'un peu plus de 100 m, large au maximum de 20 m. Face nord-ouest très abrupte, face est en falaise. La pente sud-ouest est escarpée et par endroits abrupte. Sur une dénivellation d'un peu moins de 100 m, clans sa partie la plus raide, nombreuses traces d'habitat, souvent réparties par plates-formes. Le sommet lui-même semble avoir été défendu par un mur très inégalement conservé. Toutes les constructions étaient en pierres sèches. En ramassage de surface, tessons de poterie type indigène, d'autres tournés, dont un bord avec départ d'anse. Nombreux fragments de meules en rhyolite, dont un de meule rotative. Pas de débris de tegulae.
Située à peu près à mi-chemin entre le vieil oppidum maintenant dépeuplé et le château, l'église Saint-Maxime a été et reste probablement la paroissiale du territoire... Toujours sur la rive gauche du Jabron, à moins de 2 km à vol d'oiseau au sud-est du village actuel et à proximité de la rivière, la seconde église, dédiée à Notre-Dame, et son annexe l'église Saint-Julien, occupent un petit sommet (alt. 758 m) alors appelé Le Puy (terris Podit). Probablement paroissiale elle aussi, elle dessert peut-être la population d'un autre oppidum, de moindre importance, perché un peu plus au sud-est, sur la crête de Mouliner (commune de Comps), qui sépare deux affluents du Jabron : le vallon de la Muntade à l'est, et le vallon de Villegrasse à l'ouest. Sur le Puy, il n'y a plus aujourd'hui qu'une seule chapelle, qui additionne les deux anciens patronages en un curieux vocable : Noire-Dame-de-Saint-Julien.

Dons et restitutions

En 1035, en même temps que la moitié de Bagarry, Guigue cède (à condition qu'il meure sans héritier) tout l'alleu qu'il possède à Trigance ; deux ans plus tard, Adalgarde, veuve d'Arbert de Lançon, puissant seigneur de la région de Salernes et souche des Pontevès et des Augier-Spada, donne un quart de ce même "castrum ou villa". En 1056, ce sont les proches parents des seigneurs de Petra Castellana qui interviennent : tandis que Pons Trigance et Lambert donnent de vastes propriétés sises sur la rive droite du Jabron, en face de l'église Notre-Dame et de son annexe Saint-Julien, Arbaud "donne ou restitue" en présence de ses frères Pons Puverel et Hugues, évêque de Senez, et "sur les conseils de ses frères et neveux" :
  • Ces deux églises du Puy et les terres jus-qu'au Jabron,
  • Saint-Maxime, la paroissiale du château, et les terres avoisinantes, lesquelles, curieusement, se trouvent alors, non sur le territoire de Trigance, mais sur celui "de la villa ou du castellum de Rougon".
Autre curiosité : la limite entre les seigneuries de Trigance et de Rougon doit passer, à la façon de celle des actuelles communes, sur la cime du château, qu'elle découpe en pointe comme un gâteau : est-ce la conséquence d'un partage, peut-être orageux, du territoire de Trigance entre Pons Trigance et les autres Castellane ?
Quoi qu'il en soit, en 1069, "effrayé par l'énormité de ses crimes", un Goncelemus, que nous ne savons à quelle branche rattacher, cède encore à Saint-Victor le quart de la villa et tout ce qui en dépend, en présence de Mattilde, Dodon son fils, Adalgarde, Hugue et Alclebert, frères du donateur, Odon, Dodon, Carbonel et son frère Amic.

Les tribulations à Moustiers

L'abbé de Saint-Victor, Bernard de Ruthène a reçu de Guillaume, prince de la terre de Riez, seigneur de Moustiers, avec l'église Saint Jean, une vigne et quelques autres droits, sur le territoire de ce castrum. La date précise de la donation n'est pas connue, mais on sait que cet abbé a exercé ses fonctions de 1064 à 1079. En juillet 1089, le pape Grégoire VII a confirmé la possession du prieuré à l'abbaye, prieuré que les fils de Gillaume ont doté à leur tour en lui attribuant, l'année suivante, tout "le Mont Saint-Jean", la colline qui domine l'actuel embranchement de la route de Sainte-Croix sur la route départementale Moustiers-Riez.
Dans ses manoeuvre en vue d'exclure les Moustiers de son diocèse, Augier utilise le prestige de l'abbaye de Lérins, mais cherche aussi, semble-t-il, à contrebalancer le crédit de l'abbaye Saint-Victor, au moins sur le territoire de Moustiers. Ainsi, après avoir confirmé à l'abbaye marseillaise la possession de l'église "Saint Jean devant Moustiers", et celle entre autres de Saint-Cyrice, revient-il sur cette reconnaissance quinze ans plus tard : l'année même où Pascal II confirme à son tour que Saintjean et. Saint-Cyrice appartiennent à Saint-Victor (23 avril 1113), il cède de nouvelles églises à l'abbaye de Lérins, et parmi celles qu'elle a déjà obtenues, nomme Saint-Jean et Saint-Cyrice. Innocent II aura beau, confirmant lui aussi les possessions de Saint-Victor (18 juin 1135) Saint-Jean et Saint-Cyrice, ce n'empêchera pas l'abbaye de Lérins, lorsque cent vingt ans plus tard (6 mars 1256) elle fera un prieuré de l'église paroissiale Sainte-Marie, de lui annexer Saint-Cyrice (sans plus revendiquer, il est vrai, l'église Saint-Jean), avec la bénédiction d'un successeur d'Augier, Foulque de Caille. Finalement, entérinant ce compromis en 1259, le pape Alexandre IV admettra l'église Saint-Cyrice parmi les possessions de Lérins.

Saint-Cyrice...?

Où s'élevait-elle, cette église Saint-Cyrice si disputée ? Déjà au XVIIè siècle, on ne le savait plus. Solomé, qui la mentionne en parlant du prieuré Saint-Jean, n'en dit mot dans la deuxième partie de son "Mémoire historique", lorsqu'il décrit les chapelles de Moustiers : Saint-Saturnin, Saint-Pierre, Saint-Clair, Saint-Martin de l'Ourbes, Sainte-Madeleine, Saint-François et Sainte-Anne. La seule précision dont nous disposons, c'est sa situation au bord de l'eau : en même temps que l'église Saint-Jean, Guillaume de Riez a donné à Saint-Victor le droit de pêche depuis l'église Saint-Cyrice jusqu'au moulin qui est près du "vicidium".

Prieuré de Saint-Jean

Deux cents ans plus tard, le prieuré Saint-Jean semble indépendant de l'évêché de Riez. Puis son statut évolue encore; le compte de décimes de 1351 du même diocèse stipule, à la rubrique : "Decima monacorum non exemplorum" : "Le prieur de SaintJean de Moustiers, 3 livres. Et lorsqu'au début du XVIè siècle, les notables de Moustiers estiment que la chapelle Saint-Jean ne remplit plus convenablement sa mission, c'est à Mgr Balthazar Phélipeaux, évêque de Riez, qu'ils adressent leur requête : "... Les maire et consuls dudit Moustiers remontrent à Votre Grandeur que dans le terroir, il y a une église ou chapelle dépendant du monastère Saint-Victor-lès-Marseille, sous le titre de Saint-Jean, de laquelle Messire Coulomp, religieux dudit ordre, est prieur, ayant un revenu d'environ 200 livres. Et bien qu'il soit obligé à un service d'une messe tous les dimanches et festes de l'année, son prédécesseur audit prieuré ayant été condamné par sentence de Messire Clavians, lieutenant au siège de Digne du II avril 1541, commissaire pour l'exécution des lettres patentes de François I, roi de France, données à Fontenebleau le 3 décembre 1540 au sujet des réparations des églises du ressort et rétablissement du service divin. Néanmoins ledit service a été discontinué depuis longues années. Ce qui est la cause que lesdits maire et consuls ont recours à Votre Grandeur pour y pourvoir.
"Ce considéré, il vous plaira, Monseigneur, ordonner que ledit prieur de Saintjean de Laval dudit Moustiers sera condamné à dire ou faire dire à l'avenir en ladite chapelle Saint-Jean, une messe tous les dimanches et festes de l'année. Et néanmoins que la rétribution des messes et service qui a été discontinué depuis trente neuf années, seront remises par ledit prieur entre les mains desdits Sieurs maire et consuls pour être aumônées aux pauvres nécessiteux dudit Moustiers en présance dudit prieur, ou d'autre de sa part ainsi que de droit et sera justice". Signé : "Carbonel Le Poil, maire et premier consul, Baberlier, consul La requête elle-même n'est pas datée, un post-scriptum indique seulement : "Soit communiqué au Sieur prieur de Saintjean de la Val de Moustiers, le Ier décembre 1717"... Prise la veille, 30 novembre 1717, une ordonnance de l'évêque à Moustiers, qui Fait suite à sa visite pastorale, spécifie parmi les mesures arrêtées : "...Interdisons la chapelle dédiée à Saint-Clair... Interdisons la chapelle de Saint-Jean de la Val...". La décision épiscopale constitue-t-elle une réponse à la requête du maire et des consuls ? Ou bien, à l'inverse, la requête réplique-t-elle à l'interdiction de la chapelle ?

Au débouché des Gorges du Verdon, une cella dans les grottes de Saint-Maurin

Parents ou fidèles des Moustiers, Pierre, Ermengarde et leur fils donnent à l'abbaye Saint-Victor, en 1062, outre ce qu'ils possèdent dans la villa de Moustiers, un huitième du Château Neuf "construit au lieu appelé la Vallée Longue". Cette donation concerne aussi bien le château que le domaine qui en dépend. Il se peut que la part de Pierre et des siens englobe ainsi tout le territoire de Meyrese, dont le peuplement se trouve depuis l'antiquité sur la colline qui le surmonte.
Presqu'au débouché des Gorges du Verdon, la rive droite étage, sur la commune de lit Palud, une douzaine de grottes creusées dans les strates de tuf, depuis le bord de la rivière jusqu'au pied de la falaise vertigineuse du plateau de Barbin. Au-dessus de la route départementale N° 952 qui traverse le paysage en son milieu, trois vastes terrasses et d'autres de dimensions plus réduites, se superposent en amphithéâtre. Les eaux y coulent à profusion : à l'ouest, celles du ravin du Lignan jaillissent d'une galerie naturelle dans la falaise ; plus à l'est, celles d'une source abondante cascadent jusque sur la route.
Ce lieu fut peut-étre consacré au culte d'une divinité de l'eau ; en tout cas, la plupart des historiens l'identifient avec celui où, au V" siècle, Sidoine Apollinaire a vu son ami Fauste se retirer pour méditer loin du monde". Lorsqu'en 1038, son nom se rencontre pour la première fois dans un acte, c'est sous la forme du "gué Maurice" ("guado Maurisco"), sans le mot "saints'", mais lorsque, quarante ans après (1079), le pape Grégoire VII énumère les possessions de Saint-Victor, il mentionne la "cella Sancti Mauricii de Meiresca". L'implantation de la cella révèle donc quand et comment le site, appelé de nos jours Saint-Maurin, a été christianisé.
La confirmation des biens de Saint-Victor par le pape Pascal II en 1113, puis par le pape Innocent II en 1135, prouve que la cella a appartenu à l'abbaye au moins durant une soixantaine d'années. Au contraire, en 1227, la confirmation par le pape Grégoire IX du temporel du diocèse de Riez, nous apprend que son église relève désormais de cet évêché. Les moines se sont donc retirés; mais pas plus que de leur venue, nous ne connaissons avec précision ni la date, ni les circonstances de leur départ. Y aurait-il relation entre celui-ci et la construction avant 1189 par Boniface III de Castellane, au sommet de la colline de Meyreste, avec une église ayant Notre-Dame pour titulature, d'un château destiné à contrôler le chemin d'Aiguines qui passe à son pied.

La pluie et les trésors de Saint-Maurin

Sans se substituer à l'église Notre-Dame de Meyreste, l'église Saint-Maurin remplira encore sa fonction au moins durant le XIIè et la moitié du XIVè siècle, et probablement beaucoup plus longtemps. Selon la tradition, après le départ des moines, les paysans, qui se servaient des grottes pour abriter le bétail et entreposer le fourrage, se rendaient en pèlerinage à cette église, en périodes de sécheresse, pour implorer Saint-Maurin et demander la pluie. Elle était bâtie au bord de la terrasse supérieure et non pas dans l'une des grottes aménagées. Aucune de celles-ci ne présente, en effet, un plan régulier d'édifice religieux alors que leur type de roche se taille aisément, les banquettes et silos qui y subsistent prouvent que les occupants successifs ne s'en sont pas privés. En 1631, Simon Bartel, l'historien du diocèse, mentionne l'existence à la fois d'un ermitage et d'une petite église. Et un siècle et demi plus tard, la carte Cassini signale une église en ruine, ce qui ne saurait être le cas d'une grotte. Des fouilles clandestines en ont mis au jour une partie des vestiges, il y a une vingtaine d'années, niais l'incompétence des opérateurs (et leur cupidité : ils cherchaient le chimérique trésor des Templiers) ont rendu désormais plus difficile toute étude sérieuse.

Trois grottes principales

Trois grottes principales trouent la paroi de tuf surplombant la terrasse intermédiaire, dont deux jumelles, au niveau du sol, communiquent entre elles. On en mura les ouvertures extérieures en laissant deux portes dans le mur de celle de gauche et une fenêtre dans celle de droite ; le passage de l'une à l'autre se faisait par l'intérieur, une excavation naturelle s'ouvrant dans la paroi rocheuse qui les sépare. Le mur-façade de la grotte occidentale s'est écroulé, à l'exception de l'encadrement en pierres des portes et d'une portion de mur le soutenant. Encore en un état relativement bon, le mur-façade de la grotte orientale, bâti en moellons liés à la chaux, est d'un appareil rudimentaire. Il a bénéficié de réparations et d'une surélévation. En son centre, une seule fenêtre, sans jambage ni linteau, que des vandales ont récemment endommagée.
Il est question de cette grotte double dans un testament daté du 11 mai 1611. Les murs (ou ce qu'il en reste) que nous voyons aujourd'hui sur le site, tous post-médiévaux, semblent en tout cas guère antérieurs au XVIè  siècle. Simon Bartel dit de cette grotte double : Elle "est effrayante, et à peu près pas fréquentée, en raison du violent fracas qui s'y fait souvent entendre et par lequel les habitants voisins sont dans l'usage de prévoir de façon à peu près sûre les tempêtes ou les orages imminente".
Taillé dans le rocher qui sépare extérieurement les deux grottes jumelles, un escalier se gravit avec difficulté parce que l'ont usé l'érosion et le pied de l'homme. Il donne accès à une troisième anfractuosité, située au-dessus et presque entre les deux autres, mais plus petite qu'elles, d'un diamètre d'environ 3 m, et d'une forme naturelle en cul-de-four. Dans sa paroi semi-circulaire, sont creusées des stalles et, dans le sol, un bassin parfaitement rond, de 1 m de diamètre et 25 cm de profondeur. Escalier, stalles et bassin, de qui sont-ils l'oeuvre? Il s'agit sans doute de l'ermitage dont parle Simon Bartel, sans préciser qui en est l'ermite.
Le 26 mai 1790, le "conseil général de cette commune de ce lieu La Palu" se préoccupera de récupérer les terres que le seigneur avait accaparées.

Saint-Maurice devient Saint Maurin

Reste à savoir comment le toponyme "Saint-Maurice" s'est transformé en "Saint-Maurin". L'officier Maurice commandait la légion thébaine, qui déposa les armes, à Agaune (Valais suisse), quand elle apprit qu'elle était chargée d'executer les chrétiens. L'empereur Maximien dépêcha des troupes massacrer les contestataires et leur chef (287). Le culte de Maurice se répandit dès le IV siècle. À partir du Xè siècle, son nom "Mauritius", proche de "Maurus", lui valut d'être souvent représenté dans l'iconographie occidentale sous les traits d'un Maure africain. Dans la région, la substitution du toponyme Saint-Maurin à celui de Saint-Maurice se rencontre aussi à Mont-Justin (canton de Reillane, Alpes-de-Haute-Provence comme à Régusse (canton de Tavernes, Var). A La Palud, les deux toponymes ont coexisté jusqu'après le milieu du XIXè siècle : S. Bartel en 1636, Cassini en 1780 désignent le lieu sous le nom de Saint-Maurice, alors que le testament de Jean II de Demandolx daté de 1611 et déjà cité, une délibération de la communauté du 25 mai 1617, une autre du 27 juin 1629, et le cadastre de 1638 l'appellent Saint-Maurin. Au XIXè siècle encore, le cahier des délibérations du conseil municipal mentionnait tantôt Saint-Maurice (par exemple le 6 mai 1809, le 21 juin 1812 et le 16 mars 1856), tantôt Saint-Maurin (par exemple le 13 juin 1831, le 10 mai 1837 et le 13 août de la même année).

Saint-Pancrace - Digne
Digne
Vallée de la Bléone - Digne
Digne
Provence

Retour aux questions sur Histoire du Verdon

Autres informations
Autres catégories