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Témoignage : Mes chères abeilles

Ce livre raconte sans détour l'histoire d'un apiculteur passionné par son métier, habitant à Castellane, et voulant le faire découvrir au plus grand nombre.

Note de l'éditeur

​Dans l'arsenal thérapeutique mis à la disposition des humains, les produits de la ruche ont, de tout temps, occupé une place non négligeable. Dans tous les pays, d'innombrables travaux ont été consacrés au miel, à la gelée royale, au pollen, à la propolis, comme au venin d'abeille doué de nombreuses propriétés, particulièrement antirhumatismales, hypotensives, vaso-dilatatrices et fluidifiantes sanguines.
Les indications des produits de la ruche, dues à l'étonnante richesse de leur constitution (acides aminés, minéraux et oligo-éléments, vitamines, enzymes, antibiotiques divers,...), s'exercent tant au niveau général —c'est-à-dire du "terrain", des défenses immunitaires qu'il convient, avant tout, de maintenir ou de récupérer— que localement, à l'endroit des divers appareils.
Encore faut-il qu'en notre temps de pollution démentielle, les produits présentés restent sains. Et c'est là qu'outre son art, la conscience de l'apiculteur devra, avant tout, s'exercer.
Jacques MEURANT, que je connais depuis vingt-cinq ans, ne s'y est pas trompé, qui ne cesse de protéger ses plantations, donc ses abeilles, des pesticides environnants, de faire son choix et de respecter les règles d'une bonne, saine et fertile transhumance. Le présent ouvrage est une belle leçon de choses. Savoir et courage s'y rejoignent pour surmonter les nombreuses servitudes.
Le lecteur le lira avec un regard nouveau.
Paris, Juin 1991 Dr Jean VALNET

Mes chères abeilles

Le temps est à l'orage et je viens de me chamailler avec mon épouse. Je n'ai pas eu le temps de changer les ampoules électriques défectueuses de la maison, de réparer une serrure, de raboter une porte qui coince et surtout, d'écrire les vœux traditionnels de bonne année.
« Ah ! Si c'était pour tes chères abeilles, il y a longtemps que tout serait fait. Tu écrirais même un roman sur elles », me dit-elle.
Ce n'est pas nouveau. J'entends cela depuis toujours. Ma parole ! Serait-elle jalouse ?
Le calme revenu, intérieurement je fais mon mea-culpa et me dis qu'elle n'a pas entièrement tort.
C'est vrai que mon métier d'apiculteur est prenant et passionnant, que le travail doit être prévu par avance et fait sans retard, et que toute négligence se paie.
Malgré les contraintes de toutes sortes et les plaisirs dont on se prive parfois, c'est vrai qu'on finit par les aimer, les abeilles.
Et si je prenais ma femme au mot et que je couchais sur le papier ce que je connais à la suite de ma vie passée au milieu de "mes chères abeilles"...

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Ma première ruche

Mon père, apiculteur chevronné et passionné, voyait fréquemment venir chez lui les apiculteurs de la région du Nord pour lui demander ses conseils éclairés.
Enfant, j'assistais souvent à ces discussions sur fond d'abeilles, et les mots inconnus des profanes en apiculture comme : reine, couvain (partie du nid d'élevage contenant les œufs, les larves et les nymphes où la température est maintenue à 35°), orphelinage, remérage, ruche D.B., ruche Langstroth, essaimage artificiel, etc., faisaient déjà partie de mon vocabulaire. Mon père, avec passion et patience, me racontait tout ce qui concernait les abeilles. C'est dire que mes oreilles bourdonnaient déjà de la merveilleuse musique que fait un essaim lorsqu'il ventile le soir après une grosse récolte de nectar.
Lorsque l'apiculteur qui a dû donner tous ses soins à ses abeilles durant l'année arrive enfin à l'époque de la récolte, son cœur est gros s'il ne trouve pas grand-chose dans la ruche. Mais sa joie est immense quand, en découvrant le haut de la ruche, il voit la nouvelle cire bien blanche et les rayons bourrés à craquer d'un beau miel limpide comme du cristal. Il éprouve un peu la même joie que le chercheur de trésor en face de sa découverte. C'est dire que plusieurs mauvaises années, décourageantes bien sûr, n'arrêtent pas le véritable passionné des abeilles, car il sait que l'année viendra où il sera payé en retour et que sa joie sera alors incomparable.

Amour de la nature et héritage paternel

J'ai été amené à faire de l'apiculture mon métier par l'environnement paternel et aussi par mon amour de la nature. J'aime les animaux et les plantes, la biologie m'intéresse toujours, mais il me faut du matériel vivant sous la main. Pourtant, je n'ai jamais été attiré par les élevages où la mort de l'être élevé est le but recherché, lorsque le sujet est beau et bien gras à souhait on le sacrifie. Chez moi un lapin ou un poulet meurent de vieillesse.
Je me souviendrai toujours de ma première ruche. Un jour, à l'époque de l'essaimage naturel, au beau mois de mai, je trouve par terre sous un buisson une petite grappe d'abeilles, de la grosseur d'un poing d'homme. Un si petit essaim n'est généralement pas viable. Plutôt par jeu, j'enruche ce minuscule essaim dans une ruche modèle Dadant Blatt que mon père avait jugé trop vieille et en trop mauvais état. Tous les soirs, je nourrissais avec ferveur ce grapillon d'une cuillerée à soupe de sirop de miel, soustrait en cachette dans la réserve paternelle, et en deux mois la grappe avait décuplé son volume. Avant l'hiver cet essaim occupait 6 rayons, ce qui était extraordinaire. A la stupéfaction de mon père, au printemps suivant ce fut la plus forte ruche de tout le rucher. Nous avions de très grandes ruches à cette époque, du modèle Dadant Blatt de 14 rayons. Cette ruche dut recevoir 3 hausses de demi-cadres et fit une récolte spectaculaire de 55 Kg de miel d'acacia et de trèfle. Je dus attendre de nombreuses années avant de faire encore une telle récolte ! Ce fait m'est toujours resté vivace à l'esprit, comme un miracle de la force de la nature. Surtout quand l'homme l'aide quelque peu. L'homme, maintenant, aide couramment la nature ce qui amène souvent de hautes productions jamais obtenues auparavant. Mais cette aide a souvent aussi son aspect négatif. J'en parlerai un peu plus loin.

La colonie et l'environnement

Lorsqu'on observe les abeilles, on ne peut qu'être émerveillé par le comportement social des individus au sein de la grappe. Cette grappe fluctue en population en fonction du temps, de la longueur des jours et des fleurs présentes ou à venir. Les abeilles hivernent avec une population de 15 000 à 20 000 individus, ce qui donne une grappe qui peut vivre économiquement sur les réserves préparées avant l'hiver (10 à 15 Kg de miel). Par contre, si les conditions sont favorables, et pour avoir un maximum de travailleuses, la population peut atteindre 100 000 individus lors du solstice d'été.
L'apiculture, comme tous les élevages, est l'objet de constantes recherches dans les laboratoires et stations de l'Etat : recherches biologiques, de lutte contre les maladies, de sélections, de biométrie, de croisements entre races différentes. J'ai assisté à des récoltes formidables obtenues par des abeilles hybrides, croisements entre l'abeille caucasienne, italienne et française. Mais aussi à des désastres et mortalités en masse par famine, quand le temps est pluvieux et froid au printemps. C'est la raison principale pour laquelle, ici en Provence, j'élève toujours les abeilles noires provençales, bien adaptées à leur région, et qui ont un instinct presque incroyable pour prévoir elles-mêmes la façon d'assurer leur développement en fonction, pourrait-on dire, de leurs prévisions météorologiques. Ce sont des abeilles beaucoup plus économiques, qui demandent moins de contraintes. Elles sont capables, également, de faire de belles récoltes sans atteindre toutefois celles des hybrides sélectionnées. L'apiculteur qui élève des hybrides est celui qui généralement transporte ses ruches de floraison en floraison en suivant surtout les grandes étendues d'arbres fruitiers, de colza et de tournesol. Pour ma part, j'ai abandonné depuis longtemps ce type d'apiculture (que j'ai d'ailleurs pratiqué durant plus de vingt ans) à cause de l'emploi d'insecticides de plus en plus sophistiqués et dont la rémanence est très longue : les abeilles en meurent encore deux mois après leur passage sur les champs de colza ou sur les arbres fruitiers. Chaque année des ruchers entiers sont décimés. Encore cette année, un de mes anciens stagiaires pleurait amèrement devant les monceaux de cadavres d'abeilles qui recouvraient l'entrée de ses ruches installées sur les champs de colza.

Cultures et pesticides

Personnellement, je fuis maintenant les cultures en grand comme la peste. Il y a une douzaine d'années, vers la fin avril, les cultivateurs me téléphonaient en me disant : voilà, nous avons fini les traitements, vous pouvez amener vos ruches, et tout se passait généralement bien car trois jours après le traitement le produit n'était plus actif. Mais, actuellement, on utilise même des insecticides microencapsulés. Ce sont des insecticides dont les molécules ont la même grosseur qu'un grain microscopique de pollen (il y a entre 200 000 et 2 000 000 de grains de pollen dans une pelote que l'abeille ramène sur ses pattes). Chaque molécule est enrobée d'un film de plastique. Quand on pulvérise ce produit sur les plantes, les films de plastique ne libèrent le poison que petit à petit en fonction des intempéries et de la localisation du produit sur la plante (sous une feuille ou dans la fleur). Pensez aussi que les abeilles qui récoltent le pollen et confectionnent leurs pelotes avec un peu de miel, accumulent en même temps les particules de poison sur leurs pattes postérieures. Ce mélange est stocké dans la ruche et c'est la raison pour laquelle une ruche périclite parfois plusieurs mois après le passage sur les cultures, quand les nourrices utilisent les réserves.
Il est certain que les produits venant des grandes cultures sont pollués par les pesticides qui empoisonnent nos abeilles. Pour l'homme, quand les produits de la ruche viennent de ces cultures, ils le sont au même titre que les pommes, les poires, les raisins, enfin tous les fruits et légumes, mais ni plus ni moins !Comme ce mode de culture est celui qui donne maintenant de grands rendements, nous sommes obligés de faire avec. Mais rien ne nous empêche de lutter pour qu'on revienne à des modes de cultures plus biologiques, en élevant, par exemple, les insectes prédateurs comme les coccinelles, en les répartissant sur les cultures où elles nous débarrasseront des pucerons et autres nuisibles, et où elles contribueront à rééquilibrer la nature.
En attendant, je continuerai à éviter ces cultures meurtrières pour mes abeilles en leur donnant de préférence à butiner des plantes sauvages comme la bruyère, le romarin, le thym, la lavande, l'acacia, le châtaignier, les fleurs de prairies, etc. Mes abeilles s'en portent mieux, le consommateur aussi.

L'instinct plus fort que la météo

Mes ruches hivernent dans les collines du massif des Maures, dans le Var, à environ 5 à 6 Km de la mer Méditerranée. Celle-ci joue le rôle de volant thermique en accumulant la chaleur de l'été et en la restituant petit à petit, durant l'hiver. C'est la raison pour laquelle, grâce à la douceur de ce climat particulier, les abeilles butinent activement des plantes comme les arbousiers, le romarin, à une époque où dans d'autres régions les grappes sont en hivernage et maintiennent, grâce à la consommation des réserves de miel, une température permettant la survie malgré un froid intense. Les abeilles qui hivernent près de la Côte gagnent environ deux mois de précocité dans leur développement par rapport à celles hivernant à l'intérieur du pays.
Chaque année les arboriculteurs installés dans les vallées du Var me demandent quelles sont les prévisions du temps des abeilles. Je sais que cela peut vous faire sourire, et pourtant je n'ai pas encore pu les prendre en défaut. Si je vois que malgré un temps très beau, les abeilles ne veulent pas augmenter leur élevage et gardent un couvain' restreint, je suis certain qu'il va y avoir un retour de froid dans les trois semaines à venir. Par contre, avec parfois un temps médiocre, elles utilisent une grande partie de leurs réserves de nourriture pour faire un maximum de couvain. Dans ce cas, je n'hésite pas à dire qu'il n'y aura pas de retour de froid dans les trois semaines à venir. Ce fait, constamment observé, est seulement valable pour les abeilles provençales installées dans leur région d'origine. Les abeilles étrangères, italiennes et autres, se trompent constamment et continuent à élever intensément au seuil d'un vigoureux retour de froid. Comme d'ailleurs les abeilles provençales installées sous le climat du nord de la France se montrent incapables de faire de bonnes prévisions.
Comment est-ce possible ? Alors que notre météorologie malgré de nombreux renseignements donnés par satellites est incapable de faire des prévisions au-delà de 5 à 6 jours ? Mystère ! Sans doute ont-elles un instinct qui remonte à la nuit des temps.

La ruche, une société organisée

Il faut savoir que l'abeille est un des insectes les plus vieux de la planète. Elle est apparue sur terre en même temps que les fleurs, sous forme d'une abeille solitaire qui devait faire tout toute seule. Sortir par n'importe quel temps pour se nourrir elle et sa larve, n'employant comme berceau qu'une coquille d'escargot vide ou un petit trou dans un rocher, etc. Alors que notre abeille, évoluée à un très haut degré, vit en société organisée où tout semble parfait. De la perfection de la construction des rayons, qui permet aussi bien l'élevage que le stockage des réserves, aux problèmes de vie en société, tout semble réglé une fois pour toutes.
A l'origine, lorsque l'abeille solitaire a commencé à façonner elle-même avec de l'argile une cellule plus ou moins ronde pour pondre son œuf, nourrir de miel et de pollen la larve qui en est issue, elle s'installait là où un bon ensoleillement et le manque de vent créaient un micro climat favorable au bon développement de son élevage. Plusieurs abeilles solitaires, jugeant l'endroit propice, bâtirent leurs cellules à proximité ou côte à côte. Sans doute s'aperçurent-elles que les cellules accolées permettaient, grâce aux larves vivantes, de garder une chaleur animale favorable à une bonne couvaison. Mais il n'y avait pas là encore un travail en commun et une vie en société à proprement parler. Jusqu'au jour où une seule d'entre elles s'est mise à pondre dans toutes les cellules, tandis que les autres apportaient la nourriture aux larves qui n'étaient pas les leurs. Il n'y avait pas encore de reine. Cela vint bien plus tard.

La reine

C'est improprement qu'on l'appelle la reine. On devrait plutôt dire la mère car elle n'a aucun titre de commandement. Ce sont les abeilles qui commandent et décident.
La reine a évolué au fil des millions d'années, en même temps que les abeilles amélioraient leur construction. Elles sont parvenues à sécréter elles-mêmes leur matériau, la cire, et à perfectionner tellement leurs rayons qu'actuellement les hommes essayent de les imiter pour construire toutes les armatures qui doivent être très solides et légères à la fois : les ailes des avions supersoniques, les armatures des fusées et de la navette spatiale, des portes, des ponts, des radiateurs et j'en passe. Tout ça est fabriqué avec la construction en nid d'abeilles. Il y a longtemps que les mathématiciens se sont penchés sur cette construction. N'ayant pas pu la mettre en défaut, ils ont été obligés d'admettre qu'elle est pratiquement la seule construction impossible à améliorer. Les cellules hexagonales les unes à côté des autres permettent d'obtenir la seule forme se rapprochant du cercle sans perte de place aux intersections de trois cellules. Mais ce qui est formidable, c'est le fond de la cellule qui est une pyramide inversée dont les arêtes forment le départ de trois autres cellules de l'autre face du rayon.

Peu de problèmes chez les abeilles

Lorsque dans ma miellerie on passe les rayons pleins de miel dans les centrifugeuses, pour en extraire le miel, les machines tournent à trois cents tours minute. Elles débarrassent d'abord une face des rayons. Le miel se trouvant sur l'autre face, dont le poids pousse sur le fond des rayons, devrait faire éclater le fond des cellules. Et pourtant il n'en est rien. Pas un seul fond n'est percé.
Cette perfection se retrouve presque dans le mode de vie en société. C'est ainsi que chez les abeilles beaucoup de problèmes sont solutionnés par transmission d'un genre d'hormone que l'on appelle des phéromones. La reine par ses glandes mandibulaires sécrète constamment ce produit. Les abeilles cirent le corps de la reine en laissant des genres de rigoles où les phéromones s'écoulent. Ce qui permet de les lécher sur pratiquement tout le corps de la reine, et de les passer de bouche en bouche aux jeunes abeilles naissantes.
Elles provoquent l'atrophie des ovaires de l'ouvrière, celle-ci devient ainsi un individu pratiquement asexué qui ne pense plus qu'au travail. Il n'y a donc plus de perte de temps pour la reproduction par chaque individu. Seule la reine connaît la fécondation et assure ainsi la reproduction de plusieurs millions d'ouvrières durant sa vie. Dans une ruche, aucune bagarre aucune dispute entre individus de la même famille. Jamais une abeille ne tue une de ses sœurs. L'entente est parfaite, mille fois meilleure que dans un couvent de religieuses où il y a quand même des jalousies et des discordes ! Les phéromones sont donc des contraintes qui obligent de faire ou ne pas faire certaines choses.

L'ouvrière

L'organisation du travail dans la ruche est bien définie.  Sitôt née, la jeune ouvrière, durant quelques jours, a un rôle de couvaison. Période durant laquelle elle est suralimentée  surtout en pollen, ce qui fortifie son système graisseux. Cette alimentation est surtout très poussée chez la génération d'abeilles qui devra passer l'hiver. Les analyses en cours ont montré une fourrure graisseuse nettement plus importante que chez les abeilles de la bonne saison. Cela explique sans doute, en grande partie, la bien plus grande longévité des abeilles d'hiver. L'alimentation riche en pollen a aussi pour objet de préparer la jeune abeille à son rôle de nourrice. Après quelques jours de ce régime, elle développe ses glandes pharyngiennes, productrices de la bouillie d'élevage. La nourrice se spécialisera dans ce travail et n'abandonnera que lorsqu'elle sera remplacée par une nouvelle nourrice. Elle deviendra, suivant les besoins de la ruche, nettoyeuse, cirière, bâtisseuse de rayons, vernisseuse (usage de la propolis), ventileuse, etc.    
Durant environ trois semaines, l'abeille ne fait que des travaux de ménage et ne sort de la ruche que pour se vider et s'orienter. Chaque jour, à l'heure qui gêne le moins les butineuses (souvent aux environs de 16 heures quand les fleurs nectarisent le moins), les abeilles d'intérieur font ce vol intense devant l'entrée de la ruche. Les apiculteurs l'ont appelé "soleil d'artifice". Chaque jour, elles vont un peu plus loin, ce qui fait que, devenues butineuses, elles se sont déjà familiarisées avec leur environnement. Les jeunes butineuses deviennent ainsi des pourvoyeuses d'eau, de nectar, de pollen et de propolis. L'ouvrière meurt généralement lors d'un dernier voyage des fleurs à la ruche. Il est rare qu'elle meurt à l'intérieur, et sortira pour ne pas donner de travail supplémentaire aux nettoyeuses.

La gardienne

Une des dernières activités est bien souvent celle de la gardienne, à l'entrée de la ruche. On y observe souvent de vieilles gardiennes aux ailes usées. Au plus un bon vin vieillit, meilleur est-il, dit-on. Au plus une abeille vieillit au plus mauvaise est-elle, ou si vous le préférez, méchante, ce qui convient bien à son rôle de gardienne. Les abeilles d'une même ruche se reconnaissent grâce aux phéromones de la reine qui leur donne la même odeur. L'odorat des abeilles est  tellement subtil qu'elles peuvent détecter les longueurs d’ondes dans les odeurs différentes, là où l'homme ne sent même pas une différence. Si une abeille étrangère pillarde essaye de pénétrer dans la ruche, elle est immédiatement détectée par les gardiennes qui se mettent à plusieurs pour la mettre à mort. Plusieurs cas peuvent se produire. Dans un rucher, les colonies sont souvent proches les unes des autres et un coup de vent peut très bien emporter une butineuse sur la planche d'entrée de la ruche voisine. Si cette abeille revient avec une charge de nectar, elle passe et leur distribue un peu de son nectar. Celles-ci, voyant qu'elle n'a pas de mauvaises intentions, la laissent entrer et lui font déposer son nectar dans les cellules. On lui donne ensuite des phéromones de la nouvelle reine et elle fait partie de la nouvelle colonie. Mais si la butineuse vient à entrer avec une charge d'eau, elle sera mise à mort car entrer avec de l'eau pourrait être une astuce pour ressortir avec du miel. J'ai fait l'expérience au Maroc, dans des montagnes où l'eau fait complètement défaut et où les apiculteurs doivent alimenter des abreuvoirs avec de l'eau venant de loin. En prenant une abeille qui pompe de l'eau et en la déposant à l'entrée d'une ruche, elle est immédiatement acceptée par les gardiennes. Pour les abeilles, comme pour les hommes, c'est presque toujours une question d'intérêt.
Quand elles vont butiner, la majorité des ouvrières ne butine pas au hasard, mais savent exactement où elles vont et les sortes de fleurs qu'elles vont visiter. Pour ce travail, elles suivent les directives des plus vieilles abeilles, butineuses expérimentées connaissant bien la région et qui prospectent dès le petit matin. Appelons ces abeilles les éclaireuses.

Les abeilles éclaireuses

Grâce au professeur Von Frisch, qui a d'ailleurs obtenu le prix Nobel pour ses découvertes, nous savons maintenant comment sont transmises les informations. L'informatrice, venant des fleurs, se place sur le rayon près d'un groupe de jeunes butineuses et, pour les intéresser, distribue à la ronde un peu de nectar. Ce qui, en même temps, donne les sortes de fleurs à rechercher. Elle se met alors à danser, suivie avec intérêt par le groupe, en exécutant une figure en forme de huit écrasé et en frétillant suivant un certain rythme, toujours le même. Rappelons que ce ballet a lieu sur le rayon, sur un plan vertical. L'axe du huit, suivant son inclinaison, indique la direction des fleurs par rapport à la position du soleil. Pour indiquer la position du soleil dans l'obscurité de la ruche et sur un plan vertical, les abeilles ont un code : c'est de l'indiquer comme s'il ne bougeait pas, toujours au-dessus de l'abeille qui danse. Suivant que l'axe du huit est incliné d'un certain degré à gauche ou à droite, l'abeille indique par exemple 40° à droite du soleil ou 30° à gauche du soleil, etc. La distance est donnée par le rythme de la danse. Un rythme rapide indique une distance proche, un rythme lent un lieu éloigné. Avec une bonne montre tout simplement et en mesurant le nombre de fréquences en un temps donné, un observateur averti peut dire : voilà cette abeille indique des fleurs à 1 km 200 par 45° à gauche du soleil. C'est aussi précis que çà, et encore une fois il faut admirer le professeur Von Frisch qui a passé de nombreuses années devant des ruchettes vitrées, et qui, par des expériences mille fois répétées, a pu dégager et décoder le merveilleux langage des abeilles.
On retrouve chez des races d'abeilles, moins évoluées, cette même danse en forme de huit mais qui doit être exécutée sur un plan horizontal et en regardant le soleil. Ces races d'abeilles ne font d'ailleurs qu'un seul rayon suspendu. Elles n'ont pas encore trouvé que faire des rayons accolés avec un passage d'abeilles entre eux, permettait à la colonie de se maintenir en forme de grappe sphérique, ce qui est idéal pour maintenir au mieux la température du nid.

Énergie et nid d'élevage

Le miel, pour les abeilles, est la nourriture énergétique et calorique qui a été préparée tellement bien qu'elles peuvent passer l'hiver, même sous des climats très froids comme l'Alaska, pour peu qu'elles soient protégées des vents dominants et logées dans une ruche confortable.
Le nid d'élevage, qui diminue de volume durant la période d'après le solstice d'été et en automne, est constamment resserré par apport de miel et pollen. L'élevage ayant cessé en fin d'automne, ces cellules n'étant plus occupées par du couvain, vont servir de nid d'hivernage. En effet, par temps froid les abeilles vont s'imbriquer dans les cellules et entre les rayons en une grappe bien homogène. Le système de rayons de l'abeille est une merveille à ce point de vue et permet à la grappe de s'y tenir comme si elle n'était pas fractionnée puisque les doubles faces des rayons avec des abeilles dans les cellules de chaque côté, c'est exactement comme s'il n'y avait pas de parois. Au-dessus des rayons, et autour du nid, se trouvent les provisions de miel.
Par très grand froid, il se produit constamment un mouvement où les abeilles de l'intérieur de la grappe, petit à petit, se retrouvent à la périphérie et remontent consommer du miel, source de calories par excellence.
Rappelons que les abeilles élevées en automne ont reçu un régime spécial, riche en pollen, et que leur corps adipeux est chargé d'inclusions protidiques à côté des inclusions grasses, ce qui change leur métabolisme et leur donne une longévité bien plus grande. Ce mouvement de rotation de l'intérieur vers l'extérieur, consommation de miel et retour à l'intérieur, permet à une majorité d'abeilles de sortir de l'hiver et de recommencer l'élevage. Celui-ci reprend en plein mois de janvier alors que les abeilles ne sortent pas encore. Ce sont les réserves de pollen qu'elles trouvent sous le miel consommé qui permettent ces premiers élevages. Petit à petit les jours s'allongent : les sorties avec récolte de pollen sont de plus en plus nombreuses, et tout repart pour arriver au maximum de population lorsque les fleurs seront abondantes. Au début, la ponte de la reine reprend par quelques centaines d'œufs, pondus bien au milieu de la grappe. La ponte s'intensifiera au fur et à mesure de la prolongation des jours et de la présence des fleurs.

L'importance de la nourriture spéciale

La reine est réellement un super insecte élevé spécialement par la communauté avec une nourriture exclusive (la gelée royale), à partir d'un œuf ordinaire. Il n'y a pas un œuf spécial, n'importe quel œuf femelle peut donner une reine ou une ouvrière, suivant la volonté des abeilles. Seule la nourriture change.
La gelée royale, sécrétée par l'abeille nourrice, accélère la croissance de l'individu. Il faut 21 jours depuis l'œuf pour faire une ouvrière, et seulement 16 jours avec le même œuf pour faire une reine totalement différente. La reine ne possède pas les outils de travail de l'ouvrière, tels les corbeilles à pollen, les glandes cirières, et les attributs pour récolter sur les fleurs. Par contre, elle développe à outrance les organes de la reproduction et les glandes à phéromones qui vont régler la vie en société. C'est ainsi qu'une reine peut pondre, grâce à ses nombreux tubes ovariens, jusqu'à 3 000 œufs par jour, choisir le sexe, pondre mâle ou femelle à volonté, et grâce à sa nourriture exclusive en gelée royale, vivre 40 fois plus longtemps que l'ouvrière.
Ce qui voudrait dire que, pour égaler les abeilles, il faudrait que l'homme arrive à 2 800 ans par rapport à 70 ans. On n'est pas près d'y arriver ! Pourtant, certains gérontologues prétendent que l'homme est fait pour vivre jusqu'à 150 ans et que c'est parce que nous commettons tellement d'erreurs alimentaires et de mode de vie, sans oublier tous nos petits défauts (gourmandise, cigarettes, alcools, drogues, abus de médicaments, etc.) que peu d'entre nous atteindront 80 ans.
Mon père me racontait souvent l'histoire suivante qui se situait dans les années 1910.

Il y a plus de 100 ans...

Son oncle, qui était professeur et apiculteur, l'avait initié à l'apiculture. Les professeurs et les curés étaient souvent des gens qui pouvaient disposer de temps libre pour s'occuper d'abeilles. Il avait dit à mon père que s'il était toujours bien gaillard, malgré son grand âge, c'est parce que depuis sa tendre enfance tous ses petits déjeuners avaient été composés de tartines au miel. Il s'était marié trois fois. La troisième fois à l'âge de 75 ans avec une femme de 20 ans plus jeune que lui. A l'âge de 90 ans, il enterre sa troisième femme et, lors de la cérémonie, il dit à mon père :"voilà encore une de mes femme qui n'a jamais voulu manger du miel". Mon grand-oncle est mort quand même deux ans plus tard.
Les abeilles semblent bien plus avancées que nous en biochimie. Évidemment pas par des recherches comme chez nous, mais une très longue évolution a amené ces possibilités, par la nourriture, de jouer sur l'accélération de la croissance, de changer la morphologie de l'individu, de dynamiser le travail de la reine et de prolonger sa vie dans des proportions incroyables.

L'importance de la race

Dynamisée par la gelée royale, la reine peut pondre journellement près de trois fois son propre poids. Ce sont les abeilles qui règlent la ponte en fonction de leurs propres prévisions quant au temps qu'il fera et des floraisons à venir.
Par bonnes prévisions, elles cherchent toujours à avoir    une population optimale pour la floraison principale dans leur région. Par exemple, les abeilles de race carniolienne, habituées aux grosses floraisons printanières, sont presque imbattables pour faire des populations importantes très tôt en saison. Par contre, en fin d'été et en automne, elles réduisent au maximum leur nombre car, dans leur région d'origine, il n'y a plus rien à butiner. Implantée dans une région où la floraison principale est la lavande en été, comme ici en Provence, ou la bruyère callune comme dans les Landes, cette souche d'abeilles ne fera pratiquement pas de récolte sur ces floraisons. Notre abeille provençale, habituée à avoir des fleurs à longueur d'année, habituée aussi au vent et aux changements brusques du temps, semble idéale pour développer sa population chaque fois qu'il le faut, aussi bien au printemps qu'en été ou en automne. Malheureusement, il est de plus en plus difficile de garder la race pure, car beaucoup d'apiculteurs importent des races étrangères pour faire des essais ou des croisements.

Le vol nuptial

La fécondation a lieu en plein vol et les mâles étrangers viennent souvent de loin pour trouver une vierge à féconder. Il faut dire qu'ils sont attirés volontairement par la reine.
Dans mes ruchers d'élevage, j'ai souvent assisté à des fécondations. On dit qu'elles ont lieu à haute altitude, ce n'est pas toujours vrai. Dix à quinze mètres tout au plus, et très souvent seulement à deux ou trois mètres de hauteur. Une reine, quelques jours après sa naissance, sort elle-même avec les autres jeunes abeilles pour repérer sa ruche et va de plus en plus loin pour se familiariser avec son environnement. Les mâles ne s'en occupent pas du tout, comme si c'était un individu asexué. Mais le jour choisi par elle, la jeune vierge se met à sécréter en plein vol des phéromones sexuelles qui attirent les mâles à des centaines de mètres de distance. L'odorat des mâles ce n'est pas rien, mais il y a mieux puisque j'ai lu dans un ouvrage scientifique qu'un grand papillon femelle du Brésil sécrétait des phéromones perçues par des mâles papillons à près de 2 km de distance. Nous, nous sommes complètement dégénérés à ce point de vue. Nous ne sentons une femme qui se parfume qu'à seulement quelques mètres de nous. Quoique certains ont un très bon odorat pour ça !
Mais trêve de plaisanterie, revenons à nos jeunes reines en mal d'amour...
C'est merveilleux de voir ce ballet aérien où la reine, poursuivie par des mâles de plus en plus nombreux, change brusquement de direction chaque fois qu'elle va être rattrapée. Sans doute veut-elle fatiguer les mâles pour se laisser féconder par le plus rapide et le plus résistant. Le bruit que font les mâles en volant ressemble un peu à celui que font les vrais bourdons, c'est sans doute pour cela qu'on les appelle les faux bourdons.
Pour mieux comprendre la fécondation, il faut que je vous parle quelque peu des mâles. Le mâle est deux fois plus gros que l'ouvrière, il n'a pas de dard ni d'outils de ruche travail. Il ne commence à sortir de la ruche que lorsqu'il est mature. Toute sa jeunesse se passe sur ou près du nid où il est dorloté et nourri par les ouvrières. Quoique ne travaillant pas du tout, par sa présence sur le couvain il contribue à garder la chaleur de 35° nécessaire à l'élevage, et soulage d'un travail de couvaison les jeunes ouvrières qui sont ainsi affectées à d'autres travaux. Une fois mature, chaque fois que le temps le permet, il est continuellement en balade, non pas pour butiner mais renta plutôt lutiner. Le mâle n'a que ce souci en tête, l'odorat constamment en éveil pour flairer une jeune reine à féconder.

Il meurt d'amour !

Si on observe les organes génitaux du mâle on remarque qu'entre l'endophallus et les testicules existe un bulbe. Au moment où la reine se laisse féconder, le mâle monte sur elle, tout en volant, copule, et sous l'effet d'une forte pression des muscles le sperme et le mucus sont éjaculés dans le bulbe du pénis. Puis le mâle bascule sur lui-même comme pour se séparer. Le bulbe est pris en charnière, écrasé, et explose littéralement. Parfois on entend distinctement un claquement sec dans l'air. En cet instant le mâle est éjecté, peut-être au septième ciel, et tombe mort. Disons qu'il a une belle mort, il meurt d'amour !    
Peut-être que ce mécanisme a une certaine importance puisqu'il permet d'augmenter la pression et d'injecter, avec encore plus de force, toute la liqueur séminale que la reine emmagasinera dans une poche spécialement conçue qu'on appelle la poche spermathèque. Là, les millions de  spermatozoïdes seront stockés et nourris durant toute la vie de la reine. Souvent, pour remplir entièrement cette poche, elle doit se faire féconder jusqu'à dix fois consécutives. La poche pleine de millions de spermatozoïdes, elle devient réellement la mère de la ruche et se met à pondre ses premiers œufs trois jours plus tard. Par mesure d'économie, les mâles ne travaillant pas, ils ne seront élevés qu'en période d'abondance, rejetés de la ruche lorsque les abeilles aborderont la fin des floraisons ou qu'elles prévoient la sécheresse ou un temps catastrophique. Les ouvrières ne tuent pas les mâles avec leur dard mais se mettent parfois à deux ou trois pour les expulser. Les gardiennes ne les laissent plus rentrer et les pauvres mâles meurent en une nuit de froid et de faim devant la ruche. Quand je vois, en plein été, les mâles rejetés de la ruche, c'est très mauvais signe pour la miellée (récolte de miel) qui commence, et il est souvent très rentable de transporter les ruches en un autre endroit, par exemple en haute montagne où les conditions de sécheresse sont souvent moindres. J'ai d'ailleurs toujours quelques petits ruchers à diverses altitudes, qui ne bougent pas de toute l'année, ce qui me permet d'avoir des témoins et de connaître le moment favorable pour y amener les ruches transhumantes.

Mâles ou femelles sur commande

Quand la reine veut pondre, lorsque l'ovule descend dans le tube ovarien, il passe près de la poche spermathèque. A ce moment la reine commande l'ouverture d'un petit clapet, quelques spermatozoïdes s'échappent. Le plus rapide féconde l'ovule. La reine pond ainsi dans une petite cellule un œuf fécondé, qui sera toujours femelle. Si elle veut pondre un mâle, dans une grande cellule, elle laisse tout simplement passer l'œuf sans le féconder. Le mâle est donc un individu parthénogénétique. Il n'a pas de père, le nombre de ses chromosomes est la moitié de celui de la femelle. Il a 16 chromosomes et l'ouvrière et la reine en ont 32. S'il n'a pas de père disons qu'il a un grand-père puisque la reine possède en mélange les chromosomes de son père et de sa mère, et qu'au point de vue chromosomes il est le reflet exact de sa mère. Ce qui est assez extraordinaire, c'est que la parthénogenèse donne un mâle et pas une femelle. Si la parthénogenèse était le fait des mammifères, une femelle mettrait au monde un individu femelle qui serait son reflet exact comme les vrais jumeaux.

Les ouvrières pondeuses

Parfois une jeune reine se perd lors de son vol de fécondation, happée par une hirondelle ou un autre ennemi. La ruche se retrouve alors sans reine et sans possibilité d'en faire une nouvelle puisqu'il n'y a plus d'œufs ni de larves de l'ancienne reine à sa disposition. En effet, il faut trois jours d'incubation pour les œufs, huit jours de stade larvaire suivi de la nymphose. En tout 21 jours depuis l'œuf pour faire une ouvrière, 16 jours seulement pour la reine et 24 jours pour le faux bourdon. La ruche est donc vouée à une mort lente, mais les abeilles réagissent de différentes façons. Les phéromones de la reine faisant défaut, les jeunes abeilles voient leurs ovaires se développer et se mettent à pondre. Seulement la morphologie de l'ouvrière ne permet pas la fécondation, sa ponte est constituée uniquement d'œufs parthénogénétiques qui ne donneront naissance qu'à des mâles, et la ruche périclitera faute de travailleuses.
Les ouvrières pondeuses se prennent réellement pour des reines, quoiqu'elles s'entendent entre elles et ne se combattent pas. Mais si l'apiculteur, voulant sauver sa ruche, introduit une reine féconde prélevée d'une de ses ruches d'élevage, celle-ci sera de suite tuée par les ouvrières pondeuses. J'ai assisté à des choses assez extraordinaires concernant les efforts que font les abeilles pour sauver quand même leur famille.
Parfois des ouvrières réussissent à entrer dans une ruche faible pour y voler un œuf, qui sera précautionneusement soigné, pour refaire une reine. Certaines ruches n'attendent pas d'avoir des ouvrières pondeuses et cherchent un moyen pour pallier à l'absence de la reine.

Expérience

Chez moi je possède une ruchette vitrée qui permet de voir tout le travail des abeilles. L'entrée de cette ruchette se trouve à l'extérieur, de l'autre côté du mur de la salle où je donne les explications. Un jour, en pleine explication, nous assistons à des batailles, de plus en plus nombreuses, entre abeilles. Des quantités d'abeilles, mortes au combat, jonchent le bas de la ruchette et nous assistons au départ des survivantes. Seules quelques dizaines d'abeilles désemparées parcourent encore les rayons. Dans cette ruchette, on marque généralement la reine en collant sur son thorax une petite pastille d'aluminium brillant, ce qui permet au milieu d'une masse grouillante d'abeilles d'apercevoir rapidement la reine. Or, nous avons beau chercher, plus moyen de la trouver.
J'ai donc dû réinstaller une nouvelle petite colonie dans ma ruchette.
Quelques jours plus tard, en travaillant mes ruches, j'arrive à mettre en ordre une colonie que j'avais notée comme n'ayant plus de reine, celle-ci ayant été perdue en fécondation. Surprise ! J'y trouve la population augmentée, bien calme, ayant à sa tête la reine marquée de ma ruchette. Voilà " l'Enlèvement au Sérail " réalisé par les abeilles, auquel mes visiteurs ont pu assister.
De tels comportements sont sans doute plus fréquents qu'on le croit et montrent quand même que chez l'abeille tout n'est pas rigoureusement figé dans un système, et qu'à l'occasion, elle montre une intelligence certaine.

Intelligence ou instinct ?

Concernant l'intelligence, des études ont été entreprisent par des savants, notamment par le professeur Rémy Chauvin, grand spécialiste des sociétés animales. Il en ressort qu'une abeille comparée à nous a très peu de cellules de cerveau et qu'on est étonné, quand même, qu'avec si peu de cellules elle soit capable d'initiative et d'intelligence. Tout prouve que, comparée à l'homme, une abeille individuellement c'est peu de chose dans ce domaine. Mais quand on soumet une colonie entière à prendre une décision en la mettant dans une certaine situation contre nature, les chercheurs disent :"Si les abeilles sont idiotes, elles vont réagir n'importe comment, si elles sont intelligentes elles feront de telle ou telle façon." Parfois on est surpris car elles trouvent une solution intelligente à laquelle les hommes n'avaient pas pensé. C'est donc la colonie d'abeilles qui est intelligente et pas l'abeille prise individuellement.
On remarque que lorsque la grappe doit prendre une décision, les abeilles se passent de bouche en bouche des hormones qu'on peut qualifier de communication. Ces hormones partent, reviennent, repartent, reviennent modifiées, et immédiatement la colonie se met à exécuter ce qui a été décidé, non pas par quelques individus, mais par la colonie entière. Cela veut dire qu'il n'y a pas de chefs, d'ingénieurs, de contremaîtres, et que personne ne commande comme chez nous où c'est le cas à tous les stades.

L'essaimage ou multiplication

Au printemps généralement, à l'époque du renouveau, les abeilles éprouvent, comme tous les êtres vivants, le besoin de se multiplier. Elles décident alors de préparer l'essaimage. Pour cela, la reine pond dans des cellules différentes, bien plus grandes, qui ont la forme d'un gland et dont l'ouverture est tournée vers le bas. Ce sont des cellules de reines. A la naissance des petites larves, les abeilles nourrices sécrètent de la gelée royale en grande quantité dans ces alvéoles spéciaux et la larve va baigner dans cette nourriture phénoménale qui va tout bouleverser dans son développement. Comme je l'ai déjà expliqué précédemment, des reines vont naître de cet élevage spécial. Le jour précédant la naissance, la moitié de la colonie s'envole, emportant avec elle la vieille reine et va fonder une nouvelle colonie plus loin, parfois jusqu'à 15 km. Auparavant les éclaireuses iront repérer les meilleurs endroits pour l'installation de l'essaim, un trou bien exposé dans un rocher, un arbre creux ou une vieille ruche abandonnée. Lors de leur départ les ouvrières ont un vol très lourd car elles emportent avec elles des provisions pour trois ou quatre jours. Le nouvel essaim bâtira ses rayons et prospérera si le temps est favorable.

Le chant des reines

Dans la souche, d'où est parti l'essaim, les jeunes reines sortent de leurs cellules et s'appellent pour se combattre. C'est le chant des reines et si, à ce moment, vous mettez votre oreille contre la paroi de la ruche, vous entendrez les reines qui lancent ce qu'on pourrait appeler leur cri de guerre : tut tut tut, et celles qui sont encore dans leurs alvéoles répondent : quwak, quwak, quwak. Peut-être est-ce le même son déformé par la paroi de la cellule. Les jeunes reines libérées viennent immédiatement piquer ces cellules pour ne plus avoir à combattre de nouveaux adversaires. Si ces jeunes reines ne sont pas encore nées, c'est que probablement elles ont eu moins de gelée royale et n'ont pas eu une croissance aussi rapide. Une bonne nourriture donne toujours une bonne croissance. Il y a donc sélection en éliminant tout ce qui est en retard.
La sélection a lieu aussi par le combat des reines nées en même temps. C'est la plus forte qui l'emporte et qui après fécondation deviendra la nouvelle reine de la souche.
L'essaimage c'est comme l'amour, et l'amour ça rend un peu fou. Les abeilles n'échappent pas à cette folie et parfois essaiment jusqu'à épuisement complet de la population. Dans ce cas, elles prévoient plusieurs séries d'alvéoles d'âge différent et empêchent les jeunes reines de les détruire en les protégeant. De même si le temps est pluvieux, elles les gardent prisonnières dans leurs alvéoles en les empêchant de sortir. Lorsque le ciel s'éclaircit, elles délivrent les reines et la moitié de la population essaime à nouveau, mais cette fois avec de jeunes reines. Tous les trois jours peuvent partir de nouveaux essaims, les derniers ne sont pas plus gros que le poing. Ils sont non viables à moins de soins très attentifs de la part de l'apiculteur.

Le sort des vieilles reines

Parfois le premier essaimage a lieu avec des jeunes reines vierges. C'est le cas quand la mère est trop vieille. Pour s'en débarrasser, elles font souvent un faux essaimage. C'est-à-dire qu'elles partent pleines d'enthousiasme avec la pauvre vieille et vont la perdre un peu plus loin. Toutes les abeilles reviennent alors à la ruche et lorsque les jeunes reines sont libérées les entraînent avec elles. Le combat des vierges n'a lieu que lorsque l'essaim est installé dans sa nouvelle demeure.
Je n'ai jamais pu observer des abeilles qui piquent leurs vieilles reines. Pour s'en séparer elles usent du stratagème que je vous ai expliqué plus haut, ou bien font comme si la ruche était attaquée par quelque ennemi. De nombreuses ouvrières entourent la reine, comme pour la protéger. En réalité elles l'étouffent. Par contre, si une reine étrangère s'introduit ou est introduite, elle sera immédiatement piquée comme une vulgaire ouvrière.
L'essaimage naturel est la ruine de l'apiculteur professionnel qui ne peut être partout en même temps dans ses nombreux ruchers et qui voit partir son capital en fumée. Personnellement je sélectionne surtout les ruches qui ont le meilleur rendement et qui essaiment peu. Ce sont les souches que je choisis pour faire de l'élevage de reines et de l'essaimage artificiel. En renouvelant les reines tous les deux ans et en augmentant le volume de la ruche par la pose d'éléments supplémentaires chaque fois que c'est nécessaire, je n'ai pratiquement pas d'essaimage dans mon exploitation.

Les piqûres

Oui me direz-vous, tout ça est très beau, les abeilles nous étonnent. Mais des abeilles ça pique ! Nous en avons peur. Cette peur est souvent justifiée lorsqu'on dérange la colonie, qu'on n'est pas averti et profane en la matière. Un apiculteur qui connaît bien le comportement des abeilles en tient compte et ne travaille ses ruches que lorsque le temps et la miellée rendent les abeilles de bonne humeur; il n'a généralement que peu de piqûres.
Chez moi, la quantité de ruches à travailler oblige mon personnel, mon fils et moi-même à déranger notre petit monde même lorsque le temps ne s'y prête pas et rend les populations très agressives. C'est dire que nous ramassons des centaines de piqûres ces jours-là, alors que certains jours on pourrait visiter les ruches en maillot de bain. Même lorsqu'on prend toutes les précautions, il faut tenir compte du fait qu'il y a des races d'abeilles très douces et d'autres très agressives. Même avec les plus douces on n'est pas à l'abri d'une hybridation intempestive qui rend ces abeilles croisées ultra méchantes.
Je me souviendrai toujours, il y a environ 35 ans, j'avais fait des essais de conduite de ruches à plusieurs reines. J'avais écrit dans une revue apicole un compte rendu de mes expériences. Cela m'avait amené une nombreuse correspondance et quelques visites d'apiculteurs dans mes ruchers. Voilà qu'un jour, je reçois la visite d'un homme se présentant comme conférencier et professeur d'apiculture. Après quelques explications et commentaires, il me demande de pouvoir visiter quelques ruches avec moi pour se rendre compte sur le vif.

Une bonne leçon

J'accepte volontiers, prépare le matériel, c'est-à-dire le voile, le lève-cadres et l'enfumoir dont le but est de repousser les attaques des abeilles, ce qui permet de prévenir les abeilles qui, se pensant attaquées, vont se gorger de miel. Ceci en prévision d'avoir quand même quelques réserves, au cas où la ruche serait pillée de son miel. L'abeille alourdie par le miel courbe difficilement l'abdomen et s'abstient généralement de piquer.
Le professeur me marque son grand étonnement de la présence d'un voile de protection pour le visage. Se met à me débiter toute une litanie sur la façon d'ouvrir une ruche et de l'enfumer suivant le comportement des abeilles. Il conclut en me disant qu'un véritable apiculteur ne met jamais de voile de protection. Il s'engage à me montrer comment il faut faire. Je lui réponds d'accord mais que je préfère quand même l'accompagner muni de mon voile, n'étant peut-être pas un véritable apiculteur suivant ses critères. Un peu irrité par le ton professoral que ce personnage avait adopté, je me dis : toi mon vieux, tu as besoin d'une bonne leçon d'humilité. J'avoue avoir été un peu méchant, car je lui ai donné à visiter une colonie hybride provenant de la race la plus douce que je connais, l'abeille du Banat venant de Yougoslavie mais qui, malheureusement, avait été croisée avec les abeilles de la région, ce qui les rendaient d'une méchanceté époustouflante.
Voilà donc mon professeur conférencier sans voile, l'enfumoir à la main, qui me dit : «Voyez, quelques coups de fumée à l'entrée, on attend quelques instants avant d'ouvrir la toiture. Quelques bonnes bouffées pour faire descendre les abeilles et ne jamais les laisser prendre le dessus. »
Jusque-là tout se passe très bien, mais je savais ce qui allait se passer ensuite. Au bout de quelques instants, malgré la fumée, ces abeilles se mirent à monter, comme la mousse d'une bière versée trop rapidement, et, lorsque l'épaisseur de cette multitude atteignit deux doigts, presque toutes ces féroces gardiennes de leur miel se sont jetées, en une seule envolée, à la tête dénudée de mon compagnon. Cela fut suivi de grands cris de douleur. Il est difficile de décrire ce spectacle où plus de vingt dards sont plantés, au même instant, au bout du nez, aux lobes des oreilles, aux yeux et sous le pantalon où les abeilles grimpent pour piquer les chevilles et les fesses. Je comprends très bien qu'en cet instant qu’il ait laissé tomber l'enfumoir et se soit mis à courir plus vite qu'un champion de course à pied, en plongeant littéralement dans sa voiture pour échapper à la meute bourdonnante de furie.

Moralité

Pour ma part, protégé par mon voile, des grosses chaussettes remontant sur le pantalon, je pus refermer calmement la ruche. Dans les quelques minutes qui suivirent tout redevint normal.
Plus moyen de faire sortir l'éminent professeur de sa voiture et inutile de vous dire que je ne l'ai plus jamais revu de ma vie. Renseignements pris auprès de mes collègues, il s'agissait d'un homme qui avait passé un stage de conférencier d'apiculture tout récemment, et qui possédait une seule ruche dans son jardin. Il paraît qu'il n'a plus jamais voulu parler d'abeilles par la suite.
Cette petite histoire, dont je garantis l'authenticité, montre bien qu'il faut rester humble et ne jamais affirmer à 100% des choses qu'on a simplement lues, sans avoir l'expérience sur le terrain.
Il m'arrive de lire des ouvrages sur l'apiculture où l'auteur prétend également ne jamais mettre de voile de protection. Je sais que c'est possible avec certaines races bien sélectionnées pour leur douceur, et sous certaines conditions de temps. Néanmoins, cela me fait toujours sourire et je les invite cordialement à passer toute une journée dans mes ruchers. Quand on doit vivre de l'apiculture, il y a un monde de différence avec celui qui tient seulement quelques dizaines de ruches et a bien le temps de choisir ses jours, et celui qui doit soigner des centaines de ruches.
Les abeilles sont particulièrement méchantes lorsque les fleurs font défaut et qu'on ouvre une ruche. Celle-ci étant découverte, les abeilles pillardes des ruches voisines viennent voler un peu de miel sur les cadres que l'apiculteur sort de cette ruche. Ces abeilles le disent à leurs sœurs qui viennent de plus en plus nombreuses, et les batailles s'engagent avec une férocité accrue au fur et à mesure que se prolonge le travail dans ce rucher.

Vertus du venin des abeilles

Les anciens parlaient déjà du venin d'abeilles pour soigner les rhumatismes. On sait maintenant que le venin d'abeilles est un des plus puissants vaso-dilatateurs connus et qu'il rend le sang plus fluide. Ce qui voudrait dire qu'il peut nous éviter l'encrassement prématuré des artères, quand on sait que les maladies des artères sont celles qui font le plus de dégâts chez les hommes modernes !
Un médecin est souvent étonné, en prenant ma tension, de la trouver basse par rapport à mon âge. Il est vrai que pour ma part ce sont des dizaines de milliers de piqûres que j'ai accumulés depuis l'enfance jusqu'à ce jour. Ce n'est pas toujours agréable car la douleur est toujours aussi cuisante que pour les non-immunisés. Il m'arrive fréquemment, énervé par trop de piqûres, de traiter mes chères abeilles (comme dit mon épouse) de sales rosses ! Mon père me racontait, en riant encore trente ans après qu'elle se soit produite, l'histoire suivante : il avait comme voisine, une bonne grosse fermière percluse de rhumatismes qui, le matin très tôt avant d'aller traire ses vaches, venait au rucher, la démarche douloureuse. Là, elle choisissait la ruche la plus populeuse et avec son bâton de vacher y donnait plusieurs coups vigoureux. Aussitôt fait, elle se retournait, le postérieur face à l'entrée de la ruche et soulevait ses jupons jusqu'à la taille. Les abeilles sortaient comme des furies et s'en donnaient à cœur joie, ne confondant pas ce qui leur était offert avec la pleine lune. Mon père, qui se tenait éloigné, entendait des cris et des jurons. Quand elle jugeait avoir eu sa dose, elle rabattait vivement ses jupons et partait en courant comme un lapin. Un jour, une abeille furieuse sortit de ses jupons alors qu'elle trayait et s'en prit à la vache qui marqua son mécontentement en envoyant bouler d'un coup de patte le seau plein de lait.
Quand elle avait ses crises de rhumatismes à l'arrière-train, elle venait souvent plusieurs jours consécutifs et parfois disait à mon père : «Aujourd'hui mon mari ne m'a enlevé que vingt dards, ce n'est pas assez car ma dose est d'environ trente piqûres. » Il paraît qu'après ce traitement elle était tranquille durant plusieurs mois avant d'avoir de nouvelles crises de rhumatismes.
Disons quand même qu'elle n'avait certainement pas d'allergie et qu'elle avait un vrai postérieur d'apiculteur.

Les transhumances

Les nuages de notre belle Provence sont bas dans le ciel. Je farniente un peu sous mon tilleul deux fois centenaire, il faut recharger les batteries de temps en temps. Je somnole après une nuit fatigante de transhumance en camion où, avec un aide, j'avais ramené 120 ruches d'au-delà de Grenoble où elles butinaient les acacias et les châtaigniers. Nous les ramenions sur les lavandes sauvages de la région, à 1200 mètres d'altitude, la floraison étant imminente. Ici la sécheresse sévit, et si j'ai pris le risque de faire ce transport, c'est que les abeilles des ruchers sédentaires continuent à élever un nombreux couvain sans se préoccuper du temps actuel.
Tout à ma méditation, je m'assoupis. Les grondements lointains du tonnerre donnaient à cette matinée une mystérieuse et inquiétante atmosphère. Tout à coup, un vent chaud, humide, remontant de la Méditerranée, fouetta la cime des arbres et me fit sortir de ma torpeur. Un bourdonnement intense d'abeilles s'empressant de rentrer à la ruche accompagna cette bourrasque. Cinq minutes plus tard, une pluie battante se mit à tomber. Comme toujours les abeilles l'avaient senti venir et avaient regagné leur douillette demeure, ce que je m'empressai de faire également pour me reposer bien à l'abri.
Je me souviens encore des transhumances que nous faisions il y a trente ans. Les ruches que nous devions déplacer étaient découvertes de leurs toitures. Un encadrement grillagé était cloué sur le dessus et à l'entrée, afin de donner une aération maximum aux abeilles emprisonnées le soir dans leur ruche.
Le charmant son de moteur que vous entendez, ce sont les abeilles.» « Les abeilles !» répondit l'homme en faisant un saut en retrait (au moins trois mètres). Entre temps, certains s'étaient rapprochés pour voir ce que je transportais : ça les intriguait toutes ces caisses sur palettes qui faisaient une charge de deux mètres de haut. Au mot abeilles, ce fut la débandade. « N'ayez pas peur, leur dis-je, venez voir il n'y a aucun danger. » Quelques courageux m'ont cru et sont venus jouir d'un spectacle impressionnant : les abeilles ne sentant plus le vent de la vitesse du camion, petit à petit, sortaient bien tranquillement prendre l'air, se postaient en belles barbes brillantes, et par milliers ventilaient pour aérer leur demeure. Disons que quelques millions d'abeilles ventilaient sur les 60 millions que représentait la charge du camion !
Les abeilles qui voyagent ruches ouvertes, en parfaite liberté, ne sont pas inquiètes et restent calmes. Comme nous voyageons la nuit, ce n'est pas l'heure d'aller butiner. Elles s'occupent tout simplement des travaux d'intérieur et d'aérer la ruche. Comme ce jour-là il faisait très chaud, c'est l'aération intense qui modifia le bruit du moteur. Il faut dire que ce n'est pas sans raison que je laisse tourner le moteur à l'arrêt du camion. Les vibrations du moteur diesel, qui se transmettent sur toute la carrosserie, contribuent à ce que les abeilles se tiennent en grappes bien homogènes et ne sont pas attirées par les lumières de la station. Si j'arrêtais le moteur, je ne garantirais rien, ce pourrait être un sauve-qui-peut général. Je peux imaginer ce que ce serait de tomber en panne de moteur, en traversant le centre d'une grande ville. Ce serait un souvenir inoubliable pour les fêtards passant par-là !

Anecdote

Il m'est d'ailleurs arrivé, lorsque je transportais encore mes ruches dans l'Ain, en les ramenant par l'autoroute A7, d'éclater les deux pneus arrière d'une roue jumelée du camion à 90 km heure. Un petit galet s'était coincé entre les roues jumelées, jusqu'à user et percer les carcasses des pneus. Me voilà à deux heures du matin en panne sur le bord de l'autoroute, avec six tonnes de ruches ouvertes.
Heureusement, la panne survint près d'une aire de service, ce qui me permit de garer le camion en dehors de la circulation intense. Ne possédant qu'une roue de secours, personne ne prêtant attention à ma panne, une seule solution : attendre. Vers cinq heures du matin, les gendarmes s'arrêtent, nous ouvrent l'aire de service me permettant de parquer le véhicule et sa charge bourdonnante à une centaine de mètres dans la nature. Très compréhensifs, les gendarmes m'ont laissé charger dans leur estafette les deux roues éclatées et ont eu l'amabilité de nous mener, mon aide et moi, au grand garage le plus proche. J'avais pris la décision de ne pas décharger les ruches et de voir ce qui allait se passer, car nous étions trop énervés et fatigués. Nous ne pouvions repartir qu'au soir après réparation.
En revenant avec les pneus dans la camionnette, le mécanicien qui conduisait arrive à cent mètres du camion, plante un grand coup de frein en voyant le nuage d'abeilles qui entourait mon véhicule. Il nous dit tout net qu'il n'irait pas plus loin. Figurez-vous que nous étions tombés en panne dans la grande descente de Vienne, en plein milieu des grands bois de châtaigniers en pleines fleurs. Les abeilles travaillaient sans relâche, nous sentions l'odeur caractéristique du nectar de châtaignier. Mon aide et moi avons pu sans voile, sans protection aucune, changer les roues sans agression des abeilles, tellement mes travailleuses étaient de bonne humeur.

La dérive et la récolte

Ce que j'appréhendais le plus, c'était ce qu'en termes de métier nous appelons "la dérive". C'est-à-dire que les abeilles des ruches se trouvant à l'intérieur et dans le bas du camion perdent leurs butineuses au profit des ruches de l'extérieur et du haut.
En regardant à l'arrière du camion, je fus assez stupéfait de voir des masses de butineuses qui se présentaient au-dessus du camion et qui plongeaient verticalement pour rejoindre leur ruche dans le bas. Lorsque ces ruches furent déposées à leur nouvel emplacement, il n'y eut pratiquement pas de déséquilibre dans les populations. Je n'aurais jamais pensé qu'une telle chose fut possible.
A l'entrée, une multitude de ventileuses s'activaient en un bourdonnement intense. "Pour tempérer leur habitation, les abeilles amènent de l'eau dans les cellules périphériques du nid à couvain. Les ventileuses s'installent à côté et l'évaporation constante assainit et rafraîchit l'atmosphère de la ruche. La masse des abeilles inactives décongestionne l'habitation en s'installant à l'extérieur. Si les abeilles ne s'organisaient pas de cette façon, la chaleur animale excessive ferait fondre la cire et le miel s'écoulerait en engluant et asphyxiant la population."
Une observation plus poussée me faisait découvrir les points d'eau noirs d'abeilles, ce qui laissait supposer que la sécheresse s'installait et qu'il serait peut-être bon de changer d'altitude ou de région.
La visite des ruches me confirmait un élevage très important (bon signe pour l'avenir), mais pratiquement pas d'entrée de nectar.
La floraison des lavandes commençait. Je pris le risque d'amener la moitié de mes ruchers transhumants. J'aurais dû avoir encore plus confiance en mes abeilles car durant mes transports il se mit à tomber de bonnes pluies orageuses, ce qui nous permit de faire cette saison-là une très belle récolte sur les lavandes sauvages. D'autres années, le temps est aussi mauvais ou aussi sec pratiquement partout, et dans ce cas il faut subir en râlant ou en priant pour que la situation change.

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